Le monstre en moi : Méduse de Martine Desjardins

« Si jamais tu montres tes yeux, je devrai te coudre les paupières ».

Cette mise en garde d’une mère à sa fille scelle le destin de celle qui n’a jamais croisé son propre regard. Méduse, surnommée ainsi par ses sœurs cruelles après la visite d’un aquarium, avance à l’aveugle, la nuque brisée, cachée derrière des mèches de cheveux rabattues sur son front et le dos courbé comme une bossue pour dérober au monde ses yeux dont on dit les pires horreurs. « Monstruosités, Exécrabilités, Innommabilités, Horripilances, Défigurations », ces deux orbites redoutées de toute sa famille ne cessent d’être nommées et renommées en termes infamants au fil des chapitres.

A force d’être mise au ban, Méduse se persuade qu’elle est une honte à cacher, qu’elle ne correspond en rien aux attentes de sa famille. Paria au milieu des siens, la jeune fille ne parvient pas à faire oublier sa présence abjecte à celleux qui la honnissent. Privée d’éducation, d’affection, de considération, elle est vite envoyée, pour y être oubliée, dans un institut où des « bienfaiteurs » retiennent en captivité des jeunes filles dont plus personne ne veut, à cause d’une tare congénitale, d’une déformation physique, ou d’un handicap trop infamant. Galerie de grotesques enfermées et maltraitées, maintenues dans la plus terrible ignorance, les jeunes filles sont le reflet déformé et grimaçant de la société du dehors, car l’institut malnommé Athenaeum, en référence à la prestigieuse académie de Lettres et de Philosophie à Rome, est à l’image de tout ce qui se passe dans ce lieu étrange et inquiétant, une sorte de monde inversé où chaque mot renvoie à son contraire : les « bienfaiteurs » qui fréquentent une fois par mois l’institut pour rendre visite à leurs « protégées » lors de soirées spéciales forment un groupe d’hommes puissants et de dignitaires respectés mais s’adonnent aux pires avilissements sous prétexte de jeux et de divertissements puérils.

Le monstre : eux ou moi ?

Lubriques, dominateurs et pervers, les « bienfaiteurs » concentrent les tares ignobles de l’âme des prédateurs sexuels, réduisant le corps des femmes à des jouets dont on dispose et dont on se débarrasse quand ils lassent. Bourreaux ridicules, excités par l’humiliation, échauffés par les punitions, enflammés par la vision des souffrances des « protégées », ils sont les auteurs d’une comédie cruelle et sombre ; leurs jeux ont plus à voir avec des séances de sadomasochisme qu’avec des parties bon enfant et une partie de colin-maillard tourne vite à un déferlement de sévices douloureux sur le corps des jeunes femmes. On se croirait dans une prison-bordel tenue par une directrice fantomatique, semblable à l’intraitable Athéna, avec sa chouette irrémédiablement juchée sur son épaule. Tout y est pensé pour satisfaire les extravagances des hommes. Et gare à celle des pensionnaires qui commence à dépérir ou à déplaire. Entre mystérieuses disparitions, visions phosphorescentes et hallucinées au fond du lac qui jouxte les hauts murs du manoir, rêve d’évasions et ascension initiatique, le roman flirte avec le classique gothic novel, aux décors troublants et la dark romance, qui aime croiser plaisir érotique et supplices dégradants.

De haut, le lac avait l’aspect d’un cratère éteint. Il était encaissé de toutes parts dans une muraille de sapins, et étouffé par les branches décharnées des aulnes et des viornes. Malgré qu’il faisait froid à éclater les troncs d’arbres, ses eaux étaient à peine solidifiées ; le frasil à sa surface restait en suspension dans une gadoue grise et gélatineuse, aux ondulations régulières comme la respiration d’un dormeur.

Mon regard rapaciel a franchi la fruste couche de glace et j’ai vu, à travers les rets d’herbes tentaculaires qui tapissaient le fond du lac, des lueurs s’allumer, puis monter vers la surface en traînant derrière elles de longs filaments laiteux. C’étaient des méduses, et elles évoluaient en rond, illuminant le frasil comme un vitrail avant de le pulvériser dans leur tourbillon.

A mesure que Méduse devient la concubine favorite, elle se rapproche de sa figure tutélaire mythologique, capable de pétrifier les hommes téméraires et vaniteux qui plongeront leurs yeux dans son regard. A la manière d’une Bella dans Dirty Week-end (cf article « Je suis la plaie et le couteau), exaspérée des gestes et regards prédateurs des hommes qui croisent son chemin et s’engage dans la voie d’une mission vengeresse épique où elle bute méthodiquement toute menace qui s’incarne et se dresse devant elle, Méduse grille les hommes comme des chamallows et les laisse baveux sur le dallage froid du domaine. Déesse furieuse aux globes oculaires mortifères, elle découvre et apprivoise ce curieux don de pétrifier la vie en même temps qu’elle en tire un plaisir unique qui la laisse assouvie de plaisir. Au terme de son apprentissage, Méduse se laisse aller à la jouissance, expérience qui lui était interdite puisqu’elle fut longtemps dédiée à faire advenir celle des autres. On appréciera ce passage caractéristique du style de Martine Desjardins, tout en malice et en érudition pour décrire les émois violents de son héroïne :

J’ai avancé vers toi par pulsations frénétiques, parce que je ne contrôlais plus mes Perditions. Un sang ardent a afflué à mes paupières, les gorgeant d’une rage enivrante. Mes caroncules lacrymales ont pointé leurs turgescences vers tes yeux et j’ai décoché un regard noir en plein centre de ta pupille.

Tu ne t’attendais pas à une telle offensive de ma part et tu t’es débattu des paupières, mais je t’ai vite maîtrisé. Avant que tu ne déploies le miroir mercuriel de tes boucliers, j’ai déchiré tes cornées sans ménagement, j’ai écartelé les sillons de tes iris et j’ai percé tes cristallins. Tes pupilles, vaincues, m’ont cédé le passage, et j’ai violé tes abysses en te boutoirant les rétines sans merci.

Et si le verbe « boutoirer » ne vous dit rien, c’est qu’il emprunte sa construction inédite au « boutoire » ce coup violent qui ébranle l’adversaire. Ainsi va la prose de l’autrice tout en liberté et en audace.

Renverser l’ordre du regard

Le roman de la québécoise Martine Desjardins peut surprendre par son ambiance sinistre aux relents écœurants tels qu’on en respire dans les écrits du marquis de Sade, comme il peut déranger tant il prend des airs un peu trop allégoriques sur la condition féminine ou les peurs qu’inspirent le corps des femmes aux hommes. Néanmoins elle renouvelle avec ce conte noir la question de la honte de soi que les femmes construisent par atavisme, leur impossibilité à se regarder sans déformer leur reflet dans un miroir impartial. Quand la difformité n’est plus une chose qui se contemple dans une foire mais une façon de se considérer et d’incorporer la haine des hommes pour le corps des femmes, elle devient une réalité qu’on peut contrer, une idée qu’on peut terrasser, un voile qu’on peut déchirer, une image qu’on peut retoucher. La honte doit changer de camp comme le crient les murs de nos villes.

Depuis l’enfance, la honte m’avait tenu lieu de conscience. Elle avait exercé un contrôle sur ma vie, ordonné mes choix, présidé à mes décisions. Cette constriction de mon libre arbitre, cette pulvérisation de mon amour-propre, cette détestation virulente de mon être ne m’avaient pas seulement éborgnée, énucléée, aveuglée : elles m’avaient coupé les ailes, lié les mains, scié les jambes. La honte me pétrifiait parce que j’en étais pétrie. C’était une adversaire plus débilitante que mes Adversités et il était temps de me libérer de sa tyrannie.

Aux origines de ce récit, on trouve évidemment le mythe de Méduse. Souvenez-vous : la Gorgone avant d’être avilie et changée en face hideuse et terrifiante fut une sublime jeune femme dont le seul crime fut d’avoir été violée par son oncle Poséidon dans le temple d’Athéna et ainsi de déchainer la colère de la déesse. Poséidon, coupable d’une double profanation, celle du corps d’une vierge et d’un lieu sacré, échappe au châtiment qui échoie au corps féminin. Dans le roman de Martine Desjardins, la Méduse-prostituée avilie par les désirs abjects des hommes réécrit la légende, elle ne finira pas décapitée par Persée, venu la rapporter en trophée, elle ne fera pas les frais d’une loi patriarcale où le corps féminin menaçant, stigmate du désordre social, doit être abâtardi, mais elle réactivera l’érotisme qui prend sa source dans le regard concupiscent masculin pour le détourner à son profit en faisant jaillir du regard féminin un nouveau pouvoir, celui de triompher des hommes par une nouvelle sexualité féminine où la violence est moins destructrice que restauratrice : « Maintenant que j’avais contemplé la beauté de mes yeux, j’étais cuirassée contre ses flèches assassines ».