Brèche, de Li-Cam : Comment on fera après la fin du monde ?

Dans Brèche, Li-Cam nous offre une réponse optimiste à cette question, qui peut aussi servir de mode d’emploi dans ce roman choral entre dystopie et conte fantastique.

Crédits photo Antoine Merlet

C’est la fin du XXIe siècle grosso modo, les états se sont effondrés et les ultra-riches ont pris le contrôle. L’humanité n’a pas été capable d’enrayer le changement climatique et les réfugiés se comptent par millions en Europe dans des bidonvilles surchauffés. Il y a ceux du dedans qui vivent à travers des IA qui les plongent de plus en plus loin dans l’irréel. Et il y a ceux du dehors qui n’ont pas été considérés comme assez productifs par les ogres (les ultra-riches).

Et c’est dans ce dehors qu’évoluent nos personnages. Un ancien quartier HLM appelé « Maisons-Neuves » est habité par une communauté qui a été capable de survivre grâce à la permaculture et à une forme de démocratie horizontale. Tout le monde aide autant qu’il peut et une matriarche (une femme âgée, handicapée qui était femme de chambre dans l’ancien monde) dirige sans diriger. Ici, personne n’a vraiment le pouvoir.

Une ancienne prof d’histoire spécialiste de l’entre-deux-guerres italien qui a des hallucinations, une jeune journaliste qui n’est pas assez allée à l’école et un ingénieur qui crée un nouveau type d’intelligence artificielle ; voici les personnages que nous croisons et qui nous permettent de mieux comprendre comment ce nouveau monde s’en sort.

Ce monde sans école, issu de toutes sortes d’immigration, sans code, a généré une nouvelle langue. Riche d’inspirations italiennes, espagnoles, portugaises ou d’origines inconnues. Une grammaire bancale, lacunaire mais vivante, brutale, efficace. C’est la journaliste qui parle cette langue et c’est une performance littéraire de la part de l’autrice ; car d’un côté c’est une langue riche, fleurie, sensuelle mais de l’autre c’est une langue qui manque de mots et de subtilités pour décrire le monde. Et cette jeune femme d’origine italienne qui s’est arrêtée au CE2 car le monde s’est effondrée, est consciente de ses lacunes et les regrette. Et en même temps, quand les ingénieurs lui parlent avec leur belle langue, elle comprend instantanément que c’est un outil de pouvoir et de domination. Et cela lui fait peur, et cela la rend méfiante. Et la professeure, qui parle encore notre français, remarque justement que la patriarche est capable de passer d’une langue à l’autre, en fonction de son interlocutrice. Cette langue, c’est le monde d’après : détruit, appauvri mais vivant.

Ce roman envisage le pire (l’effondrement) pour donner naissance à mieux d’une certaine manière : éco-féminisme, permaculture, un monde sans police avec une justice débutante mais efficace. Les femmes ici ont pris les choses en main pour tenter de rendre justice à leur manière et pour montrer aux hommes qu’ils doivent avoir peur. C’est ce qui interroge toute femme qui lit ou pense à un avenir précaire : sans état, les agressions sexuelles pourraient exploser. Alors, elles réinventent le pilori et elles innovent. Ce sont les mères de la victime et du coupable qui se parlent et décident de la fin de la peine. Ici, la narratrice montre bien qu’elle sait que ce système n’est pas parfait et sent que c’est questionnable moralement. Quand elles vont chez le violeur avec une cagoule sur la tête pour ne pas être reconnues et qu’elles le ligotent, elle sent et sait qu’elle ne fait pas tout à fait ce qui est juste. Mais elles font comme elles peuvent. Et le résultat est là : ils et elles ont à manger, peuvent même faire du troc avec d’autres communautés et la paix est plutôt assurée. À tel point que des ingénieurs du dedans cherchent à l’étudier pour le reproduire à plus grande échelle, ce qui entraîne méfiance et doutes de la part de la communauté de « Maisons neuves ».

On ne sait pas vraiment comment le monde s’est écroulé ; mais on peut en deviner les grandes lignes : les ultra-riches ont pris le pouvoir sur les politiques, leur ont dicté leurs volontés au point où les États ne servent plus à rien. Les gens du dedans travaillent pour avoir accès à de l’IA de plus en plus performantes qui se greffe à leur cerveau et leur permet d’éviter le monde. Ces ultra-riches, certaines les appellent les Ogres, d’autres la pestilence. Car il y a un mot tabou, ce mot en F qui vient sur toutes les bouches aujourd’hui. La prof d’histoire (il faut se méfier des profs d’histoire) souffre de moments hallucinatoires pendant lesquelles elle écrit sur le fascisme italien et c’est Cassandre hurlant dans le vide. Elle est tombée malade au moment de l’effondrement car même si elle alertait, elle n’a pas été entendue. C’est la partie qui fait le plus peur car c’est la partie qui ressemble le plus à notre monde. Et c’est toute la beauté de ce roman de nous montrer une issue de secours. Il ne s’arrête pas à la dystopie. Il va plus loin et nous propose des solutions : l’éco-féminisme, la permaculture et un modèle politique plus horizontal avec les « parlotes », ces endroits où on vient parler de ses problèmes et où tout le monde vous aide à trouver une solution.

On aimerait ne pas en arriver là, à l’après-effondrement, et on pourrait freiner des quatre fers pour empêcher l’avènement du gouvernement des ogres pour les ogres par les ogres. Il est encore temps ?

Li-Cam a déjà publié un autre roman qui se situe dans ce même univers en 2023, intitulé Visite et qui fait envie !