La Graine, de Jacqueline Manicom

Née en Guadeloupe le 1er avril 1935 dans un lieu isolé de l’île, « à l’extrême échelon du monde le plus exploité et le plus inculte » selon ses mots, première de sa famille à fréquenter l’école, aînée d’une famille de vingt enfants, élève brillante, travailleuse acharnée, Jacqueline Manicom rêve de devenir médecin. Mais son origine sociale et les grossesses multiples de sa mère (vingt en vingt ans) l’en empêchent. Tenace, elle se forme alors comme sage-femme en Martinique. Diplômée en 1957, elle part quelques mois plus tard travailler à Paris. Là, elle découvre à la fois la liberté et l’émancipation, mais aussi le racisme que subissent les femmes antillaises. Dès lors, elle mène de front un triple combat dans sa vie. Combat pour l’accès à la contraception avec la création en 1964 du planning familial de Guadeloupe. Combat pour le droit à l’avortement : Jacqueline Manicom participe au procès de Bobigny aux côtés de Gisèle Halimi, elle pratique des avortements clandestinement. Combat enfin par l’écriture dans laquelle elle se plonge après avoir lu La Force de l’âge de Simone de Beauvoir. En 1972, elle publie son premier ouvrage, Mon examen de blanc. Il relate le parcours d’une Antillaise à qui l’on a appris à mépriser sa couleur de peau mais qui se réapproprie son identité créole « une histoire de Caraïbes, de Nègres, d’Hindous et de Blancs » comme elle la décrit. Lui succède deux ans après, en 1974, La graine. Avec ce livre, Jacqueline Manicom devient une personnalité reconnue. Elle y relate quelques jours de garde à la maternité Sainte-Cécile, à Paris. En 1975, elle quitte la maternité de Boucicaut pour rejoindre le Ministère de la Santé. Mais épuisée par les luttes et par des difficultés personnelles, le 22 avril 1976, à l’âge de quarante et un ans, elle met fin à ses jours.

La réédition de La graine, cinquante ans après la mort de son autrice permet de redécouvrir une militante, féministe, française, guadeloupéenne mais cela donne également un autre statut à cet ouvrage. Il en devient avant-gardiste à tous points de vue : un témoignage de femme et de professionnelle qui dénonce le mépris avec lequel sont traitées les patientes enceintes et qui dénonce aussi la toute-puissance du pouvoir médical masculin.

La graine : témoignage d’une époque

La maternité dans laquelle se déroulent ces quelques jours de garde relatés place dans un même espace des Français.e.s d’horizons différents mais ce contact n’est pas vécu comme une égalité. Il est même un révélateur de ce racisme ordinaire qui place les Antillais.e.s en position de victime, en les rendant notamment involontairement auditeur.trice.s de paroles profondément blessantes et perçues de façon légitimes par ceux et celles qui les leur destinent. L’autrice rapporte une situation dans son livre à travers des mots qu’on devine à des endroits précis être ceux de la surveillante générale :

« Mme Meyrans a des idées arrêtées en ce qui concerne les Antillaises et les plinthes. Ces indigènes débarqués à Paris vous regardent stupéfaits quand vous leur parlez de plinthes. Plinthes ? plainte ? Béatrice Cupidon, Myrta Gerbert, M. Cicéron, tous ces natifs de la Guadeloupe et de la Martinique ont appris là-bas tout juste à récurer le plancher de leur case. Ils n’avaient jamais entendu parler de plinthes, ces sauvages ! ».

Cette surveillante générale ne maitrise manifestement pas le sens du terme « indigènes » car dans le contexte de la parole prononcée « l’indigène » ce serait elle : cela prouve qu’il s’agit là de termes entendus et plaqués, en gros du pur préjugé. De plus, le jeu de mots phonétique « plinthes / plainte » qui probablement se présentait oralement sous forme d’humour (ce qui ne diminue pas son poids blessant) montre la capacité de l’auditrice à jouer avec les homophones, ce qui lui donne l’impression d’être supérieure puisqu’elle pointe par là la petitesse du milieu écologique antillais.

Jacqueline Manicom met également en évidence les limites, souvent théoriques, et qui deviennent hiérarchiques concrètement, imposées aux sage-femmes. A de nombreuses reprises, elle souligne l’opposition d’une dualité Hommes médecins et Femmes sage-femmes qui se traduit par un mépris pour ces dernières. Quand elle reformule le propos d’un professionnel qui est censé être de leur côté, elle le fait ainsi : « En clair, nous devrons donc laisser l’acte du dégagement de la tête à ces messieurs les médecins – ce qui se fait déjà dans les cliniques privées – dès qu’ils seront assez nombreux pour nous mettre hors-circuit ». En plus de montrer l’influence du système privé sur le public sans prise en compte de la spécificité de chacun, ce clivage médecin / sage-femme en souligne la concurrence affichée dont le résultat est déjà connu à l’avance. Le suivi (plus long et intense) c’est pour la femme et le nom de l’accoucheur, dont le rôle est ponctuel et qui sera écrit donc retenu, c’est pour l’homme.

L’autrice va même encore plus loin en dévoilant l’intérêt financier de procéder à des accouchements, surtout pour la personne qui a le rôle final. Elle révèle que celui qui arrive au dernier moment pour dégager la tête de l’enfant est celui-là même qui va « toucher les honoraires ». Avec son expérience, pétrie d’observations et de confrontations avec ses pairs, elle en conclut explicitement : « Or quand on sait l’importance que revêtent l’écoute des bruits du cœur et l’observation des contractions utérines durant la période qui précède la sortie de l‘enfant, on est tenté de conclure que ces messieurs ont fait de l’accouchement un « bien économique » ». Nous voilà replongé.e.s dans la période qui précède la loi Veil : les femmes qui sont concernées, les hommes qui décident et s’engraissent à partir du corps féminin et le suivi réservé à celles qui sont les moins reconnues socialement.

« Je ne me prétends pas écrivaine » : What ?

Être une femme, guadeloupéenne (avec des ascendants indiens), issue d’une famille très modeste, qui n’a pas fait d’études littéraires ni philosophiques : certes cela ne met pas en confiance face à la pratique d’écriture voire même cela force la modestie. Mais à une période où la littérature antillaise commence à être bien lancée, où elle a trouvé ses marques et son style, même si on lui attribue à cette époque des étiquettes de « littérature francophone » ou encore « d’expression française », il faut dire que Jacqueline Manicom s’inscrit parfaitement dans la lignée des intellectuel.le.s antillais.e.s. En effet, à bien des égards La graine présente des aspects qui relèvent de la littérarité.

C’est peu dire si l’on parle d’un journal d’une sage-femme. En effet, les codes de présentation sont présents : les dates (même si elles sont incomplètes) apparaissent en début de chapitre, l’autrice s’exprime en tant que professionnelle, elle retranscrit chaque nuit de garde à travers un regard rétrospectif en évoquant des situations très inédites, toujours de son point de vue.

Photo 1 de la page 78

Le parallèle entre la naissance de la petite fille et la renaissance de l’autrice / sage-femme montre un événement plein d’humanité. Cette comparaison ainsi que l’évocation du chant spirituel de louange laissent voir les émotions de Jacqueline Manicom qui tente par cette modalité de rendre compte de ce qu’elle a ressenti sur le vif. D’ailleurs, les dates au début de chaque chapitre tentent de mimer l’enchainement des gardes et de ce fait leur intensité, qui en est la conséquence. Elles sont accompagnées de titres qui donnent le ton du chapitre. Jacqueline Manicom prend soin de varier les registres : tragique, polémique, plein d’humour (avec des limites tout de même), satirique, entre autres.

La graine donne au lectorat accès à l’intériorité de son autrice. Le livre est le recueil de ses pensées les plus profondes, et de ce qu’elle ne peut dire verbalement : ainsi il prend le relais de la parole, là où elle est trop codifiée et brimée. Après s’être (trop) acharnée sur un nouveau-né, elle avoue :

« Les motifs qui nous poussent tous à lutter pour maintenir la vie, même lorsque nous savons qu’elle ne sera que « végétative », sont bien complexes. En milieu obstétrical, il me semble que c’est le refus absolu de l’échec qui nous anime toujours dans un premier temps.

Je sais que je dois me faire violence pour arrêter délibérément ce type de réanimation. Il me faut davantage de courage et d’honnêteté pour me faire admettre que je ne suis pas tant tenue de sauver n’importe quelle sorte de vie que de préserver une vie de qualité. Il me faut alors affronter une mère et lui expliquer qu’il valait mieux que son enfant meure ».

Cet aveu permet de mesurer le décalage entre la pensée de la professionnelle et celle de la personne. Le genre du journal est propice pour exprimer une réflexion délibérative, et bien contradictoire, qui se fait dans l‘esprit de Jacqueline Manicom.

A plusieurs reprises, l’autrice rend compte du parler des Antillais à travers un français créolisé, en gros une traduction littérale des expressions créoles, voire de la langue créole, en langue française. C’est souvent le cas quand elle donne la parole à des personnages antillais. Esténase Cicéron, Guadeloupéen qui prépare le concours d’aide-soignant, se voit chargé d’entretenir à la fois le service de maternité et celui de chirurgie générale. Il se plaint ainsi : « Je ne suis pas là pour faire « pèlerinage », tourner, virer, aller, dévirer ! je ne suis pas le jouet de la directrice et des surveillantes générales ! Tous les jeux sont des jeux, mais casser du bois dans les fesses d’un macaque ça n’est pas du jeu ! ». Jacqueline Manicom donne accès, dans ce support de réflexion et de véhicule de l’intellectualisme français qu’est le livre, à un mode de pensée de Français.e.s grands oublié.e.s en tant que sujet, et pas en tant qu’objet, de la littérature française. La première expression, « touné é viré » en créole, rend compte de l’agacement de l’individu devant l’inutilité de mouvements : Esténase estime que tous ces travaux qu’on lui demande ne sont qu’une dispersion de son temps et de son énergie. La seconde expression, « foué on mosso bwa en fès a makak pa jé » en créole, traduit l’idée qu’il faut distinguer les choses sérieuses de ce qui est vraiment drôle : ainsi le futur aide-soignant à qui l’on prend de son temps, estime que tous ces travaux demandés ne sont que des diversions.

Ainsi, rééditer et (re)lire La graine de Jacqueline Manicom en 2026, c’est se rappeler la nécessité des luttes féministes, mesurer le parcours réalisé par les Antillais.e.s, donner ou redonner la parole à une femme guadeloupéenne qui envisage le métier de sage-femme sous un angle professionnel et antillais. Surtout lire La graine en 2026 c’est faire de cet ouvrage un classique de la littérature française, féministe, antillaise… la même année où le roman Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart, Guadeloupéenne aussi, entre au programme du bac de français.