Ce livre est éprouvant. Il m’a fallu le lire par fragments, avec de longues pauses, pour ne pas m’effondrer. J’ai ressenti une nausée d’impuissance, la sensation d’être prisonnière d’une mécanique injuste, si vaste et si répétée qu’on peine à la regarder en face.
Les histoires racontées, et oh combien je sais qu’elles sont réalistes, sont insoutenables de cruauté, de bassesse, d’illogisme. Pourtant, Romane Brisard est allée jusqu’au bout. Je l’admire pour cela. Je lui en suis reconnaissante aussi, pour tous ces enfants et toutes ces femmes réduites au silence, pour la petite fille que j’ai été, pour les enfants que j’ai accompagnés.

Le livre fouille, documente, rassemble chiffres, témoignages, décisions de justice, rapports, silences. Il déplie patiemment, rigoureusement, un état de fait sociétal intolérable. Nous ne voulons ni voir l’inceste ni l’enrayer. Nous ne voulons pas entendre les enfants et donc les protéger.
Nous choisissons parfois de croire les adultes lorsqu’ils parlent enfin, comme si la parole de l’enfant n’était rien. Nous entendons les applaudissements, on dit courage sur leur passage et dans le même mouvement nous entendons aussi : pourquoi ne pas avoir parlé avant ? Mais c’est précisément pour cela.
Parce que, face aux violences faites aux enfants mis en position de soumission, nous opposons le doute, la suspicion, le soupçon de manipulation. Nous brandissons une idée de la présomption d’innocence comme une quasi-immunité pour les agresseurs, jamais pour les victimes ni pour les mères qui les croient, lorsqu’elles les croient, car huit personnes sur dix ne sont pas soutenues lorsqu’elles dénoncent l’inceste, c’est dire le peu qui parlent et arrivent en justice.
Nous raisonnons à l’envers. Nous considérons que la présomption d’innocence doit paralyser toute décision, empêcher toute mesure de protection. Alors nous laissons des enfants à leurs bourreaux, des mères dans l’impossibilité de les protéger.
Le livre montre avec une force terrible comment la prétendue théorie de l’aliénation parentale a pénétré partout : les tribunaux, les expertises, les discours, parfois jusque dans les institutions censées protéger les enfants. Une théorie sans fondement, entretenue malgré les statistiques, malgré les preuves de ses défaillances, malgré les années, malgré les premiers enfants devenus adultes et les ravages qu’elle a produits.
Quelle horreur de ressentir ce que vivent ces mères qui osent croire leurs enfants et tentent de tout faire pour les mettre à l’abri, (parfois des nourrissons). On les punit en les dépossédant, on les accuse de mentir, de manipuler. Certaines perdent leurs enfants, leur travail, leur santé. Leur vie entière tourne autour de cette défaillance à entendre. Pourtant, on les veut manipulatrices. Mais pourquoi feraient-elles cela ?
Être victimes d’agressions sexuelles revient à mourir un peu. Ne pas être protégé, ne pas être cru, laisse des marques secondaires qui hantent. Lorsqu’on est enfant, cela s’inscrit dans notre développement psychique. On grandit insécure, dans une hypervigilance permanente. La peur. Le corps qui tombe malade. La difficulté à construire une vie, une famille, un travail. À faire confiance. À respecter une autorité quand tout ce qui devait protéger a contribué à détruire.
Les violences, notamment sexuelles, fabriquent des êtres humains en vrac, des vies qui bricolent comme elles peuvent mais restent blessées. Certain.e.s se suicident, finissent à la rue, reproduisent parfois les violences, deviennent addicts, vivent avec un vide toujours au creux, prêt à bondir.
Et malgré cela, rien. Même si cela a un coût immense pour la société, même si nous vivons dans une société qui ne cesse d’évaluer les vies à l’aune de leur rentabilité, rien. Nous continuons à ignorer les silences, pourtant si forts, qui trouvent parfois le courage de dire.
Ce livre devrait être distribué partout, lu par les gendarmes, les magistrats, les travailleurs sociaux, les psychologues, les « experts ». Il ne sert pas à dénoncer pour dénoncer. Il sert à entendre, à tenter de comprendre et peut-être qu’alors quelque chose changera.
On ne peut pas continuer à regarder ailleurs.
Dans ces pages, il y a quelque chose de plus fort encore que l’horreur : une colère incommensurable devant ce qui pourrait être évité, devant toutes ces vies brisées.
Heureusement, au milieu de la noirceur, il y a encore ceux qui tentent de résister, de garder la tête à la surface, de réapprendre un peu à respirer.
Je referme ce livre ravagée, non parce que je ne savais pas, mais parce que parfois on ne compile plus, pour ne pas sombrer. Pourtant, j’ai la conviction qu’il doit exister, être diffusé, être lu encore, encore.
J’espère profondément que les préconisations de la CIIVISE ne resteront pas lettre morte, que les voix souterraines deviendront enfin des voix debout. J’espère qu’à un moment la société comprendra que protéger l’enfance, c’est préserver l’avenir, construire une société meilleure.
Sauf qu’à cette intersection se trouvent toutes les autres luttes. Défendre une minorité impose de défendre toutes les autres.

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.