Pourquoi Brasileiras ?
Brasileiras est né d’un désir d’Antoinette Fouque, co-fondatrice de la maison d’édition des femmes, de rencontrer à Paris des Brésiliennes et des femmes en rapport étroit avec le Brésil dans l’idée de réaliser un livre d’entretiens avec celles qu’elle a rencontrées à Sao Paulo et d’autres. Elle fait alors appel à un duo : Maryvonne Lapouge-Pettorelli et Clelia Pisa. Elles se rendent au Brésil pour réaliser les entretiens qu’elles traduiront et qui donneront lieu au livre Brasileiras. Voix, écrits du Brésil paru fin 1977.
Qui sont Clelia Pisa et Maryvonne Lapouge-Pettorelli et Clelia Pisa ?
Maryvonne Lapouge-Pettorelli (1927-2021) est traductrice d’italien et de portugais. Elle a notamment fait connaître en France quelques-uns des chefs-d’œuvre de la littérature brésilienne dont Les Heures nues de Lygia Fagundes Telles, autrice interviewée dans le livre, et Diadorim de Joao Guimaraes Rosa.
Clelia Pisa (1931-2017) – dont le nom est orthographié avec un « s » pour mieux dissocier son parcours professionnel de celui de son mari, le peintre et sculpteur Arthur Luiz Piza – travaille d’abord comme journaliste avant de devenir consultante de grandes maisons d’édition françaises. Elle fonde, aux côtés d’Alice Raillard et Maryvonne Lapouge-Pettorelli, l’agence littéraire ALIA. Elle a également préfacé des ouvrages de Clarice Lispector (La Passion selon GH), de Carolina de Jesus (deux autrices interviewées dans le livre) ainsi que Mario de Andrade.
Brasileiras est donc un recueil exceptionnel, fait par des femmes, de témoignages de femmes artistes, militantes pour la démocratie et/ou victimes de la répression dans le Brésil des années 1970 sous dictature militaire. Devant le magnétophone de Maryvonne Lapouge et Clelia Pisa, vingt-six femmes nous plongent au cœur de la condition féminine dans un Brésil où les inégalités sociales, le racisme structurel, la violence de genre et la colonisation des femmes à l’intérieur du pays marquent profondément le quotidien. Ce sont des écrivaines, des professeures, des actrices, des éditrices, des cinéastes, des prisonnières, des ouvrières agricoles, des médecins, des habitantes de favelas. Au moment de leur interview, chacune est une féministe engagée, une féministe radicale, une féministe en cours de découverte de son propre féminisme, une féministe sans le savoir ou encore en éveil de féministe. Toujours est-il que ce qui fonde ce recueil est la variété de parcours et d’expériences qui donne la parole à des femmes brésiliennes.
Une grande envie de parler du Brésil
Nombreux sont les témoignages qui font du Brésil, le milieu écologique et social dans lequel chacune évolue, le sujet de leur discours et de leur engagement. Branca Alves souligne par exemple la dévalorisation systémique de la littérature de leurs pays qu’elle avait inconsciemment fait sienne : « Je m’intéressais à la littérature, je lisais Shakespeare, les romantiques anglais, les classiques français…Mais pour ainsi dire pas d’auteurs brésiliens, ce qui est encore un trait propre à nos familles traditionnelles où l‘on dévalorise tout ce qui est brésilien ». Elle montre bien que les références intellectuelles restent européennes. C’est une attitude qui se transmet au sein même de la sphère privée et qui en dit long sur le peu d’intérêt porté à ce qui renvoie à la réalité de la vie brésilienne.
Heloisa Buarque de Hollanda constate la différence entre les années 1960 où la réalité brésilienne était abordée en littérature, du moins dans les textes, et les années 1970 où on s’en détourne : « Le contact direct avec le texte, qui restait malgré tout une façon d’aborder la réalité brésilienne, est remplacé par ce type de manipulation au troisième ou quatrième degré, accompli à l’aide de l’appareil théorique le plus sophistiqué qui soit, et par-dessus le marché importé de l’étranger, c’est-à-dire rarement adapté à la situation qui est la nôtre ». Les stratégies d’évitement de la réalité brésilienne, qui sont volontaires, relèvent d’un détour par une pensée étrangère au Brésil, ce qui peut engendrer une inadéquation totale d’analyse. De plus, elles étouffent le message du texte.
La variété de la position féministe
Chaque femme interviewée est à un stade différent de son féminisme. Walnice Nogueira Galvao analyse les présupposés présents dans l’esprit des femmes qui sont bien contraires à la réalité : « Chacune de nous par exemple était persuadée d’avoir vécu, du fait de son éducation, une histoire privée, particulière, or c’est faux : nous en étions toutes au même point. Nous avons dû en conclure que nous sommes déjà une génération de mutantes ». La parole partagée et les rencontres entre femmes permettent de prendre conscience de la similitude des parcours de vie et, de ce fait, crée de la sororité. Ce n’est plus le chemin unique qui est exceptionnel mais bien la ressemblance entre chacune qui l’est !
Les lieux de découverte du féminisme peuvent être surprenants et parfois impensables mais tout aussi efficaces. N. B. évoque son séjour en prison comme véritable catalyseur de son évolution en tant que femme : « Presque toutes les femmes que nous étions, nous sommes sorties de prison beaucoup plus sûres de nous. Au point qu’il s’est passé une chose curieuse : sur tous les couples qui avaient été internés, quelques-uns seulement sont restés ensemble une fois libérés […] Et le fait de se retrouver ainsi tout à coup, confrontées à elles-mêmes, a certainement beaucoup aidé des femmes à prendre position ». Le passage par la prison, moyen qui se voulait radical pour éteindre le militantisme des femmes, s’est révélé bien au contraire fortificateur dans la confiance personnelle de chacune en elle-même et en les autres femmes.
Elice Munerato, quant à elle, met en évidence son agacement des convenances et le changement radical que le féminisme a opéré en elle et dans ses relations avec les autres. Son attitude est désormais intransigeante : « Des choses que je tolérais l’an dernier encore, je ne peux plus […] Au détour de la conversation, tu entends tout à coup des choses parfaitement inacceptables pour une femme. Désormais je réponds, je ne laisse rien passer et je suis en train de me mettre tout le monde à dos ». Cette vigilance, voire hypervigilance, entrainée par l’éveil au féminisme témoigne de la propagation d’une mentalité qui soumet la femme dans presque toutes les sphères de la société.
Des expériences d’artistes
Carmen Da Silva évoquant son travail de journaliste à Claudia, qu’elle présente comme l’équivalent du journal Elle, révèle le travail progressif et risqué auquel elle s’est livrée : « Dès que j’incitais les femmes à travailler, les encourageais à s’assumer en tant que personnes, à défendre leur autonomie, je recevais des lettres frénétiques, un courrier épouvantable. J’ai tenu bon. J’ai tenu bon, je me suis accrochée. J’ai dû œuvrer pendant huit ans avant de pouvoir introduire le mot « féminisme » dans un article. Chaque mois, je gagnais un centimètre ». On comprend que la position de Carmen da Silva n’est pas facile : un double courant inverse lui fait face ; les deux étant issus de mentalités qui persistent et qui malheureusement passent à l’action. Mais ce que l’on retient surtout c’est sa persévérance !
En tant que cinéaste, Ana Carolina Teixeira Soares revient sur les limites qui lui ont été imposées dans la diffusion de ses œuvres, en particulier son film Pantanal. Sélectionné au festival de Venise, il a été interdit à l’exportation. « Comme prétexte – à un moment dans le film, on abat une onça1, or il y a une loi qui interdit de chasser les animaux – ils2 ont prétendu que j’avais enfreint la loi…Bref, après cette histoire avec l’Itamaraty j’ai commencé à me décourager. Je ne me sens pas la force de continuer ». En plus de brimer directement et indirectement le talent artistique d’une citoyenne brésilienne, cette décision contribue au manque de diffusion de la réalité brésilienne, pour les Brésilien.ne.s et le monde entier.
Clarice Lispector parle du destin du livre au détour d’une métaphore maternelle très explicite. Avec simplicité et pas à pas, elle en expose le parcours : « Parce qu’un livre c’est comme une gestation. Une fois mis en route, il faut bien que l‘enfant sorte. Sinon il vous gêne. Il ne peut pas rester des mois, vingt mois par exemple, dans le ventre de sa mère. Il faut qu’il sorte, qu’il assume son destin. Cela fait, je le laisse aller, je le laisse suivre son chemin… ». Facilement compréhensible par une femme et par un homme, cette métaphore met en lumière l‘avancée nécessaire et obligatoire du livre qui passe de la possession de son autrice à celle de son lectorat.
Nélida Pinon évoque son travail d’autrice sous l’angle du combat, à la fois de son point de vue et de celui du monde. Elle semble en avoir pris conscience de façon très explicite : « J’ai compris que j’allais être chaque jour en butte en tant qu’écrivain – et qui plus est un écrivain en marge, indépendant, ayant l’ambition de proposer un nouveau monde, ou, plus précisément de souscrire à ce monde qui déjà existe, lui pré-existe – que j’allais donc être en butte constamment à la tentation de renoncer ». L’on comprend que son travail n’est pas de tout repos : consciente de son unicité mais ayant une grande et belle ambition, elle regarde avec lucidité les écueils qui se présentent à elle, qu’ils soient intérieurs et extérieurs.
Éventail de témoignages de femmes
Les témoignages sont variés parce que les femmes interviewées sont diverses. Au milieu des paroles de femmes intellectuelles, instruites et appartenant pour une très grande majorité à la classe bourgeoise, se glisse celui d’une femme de la classe populaire, une boia-fria. En plus de reproduire avec le plus de précision phonétique possible la langue orale de cette femme, ce témoignage donne une vision réaliste des rapports de force entre employé.e.s et patronat. La femme interviewée expose le monde du travail : « Qu’le boia-fria3 qui travaille à perdre sa sueur pour l’Brésil, qu’le boia-fria s’il existe pas, la Nova América l’a pas d’usine, et untel l’a pas sa farenza. Y a pas un fazendeiro4 qu’a sa farenza sans c’pauv’malheureux d’boia-fria, qu’lui l’a aucune valeur, l’a même pas d’quoi acheter à crédit une pierre de sel à l’épicerie ». Le vocabulaire concret et spécifique du monde du travail agricole brésilien ainsi que le lien vital fait entre les deux parties, surtout du boia-fria au fazendeiro5, montrent une réalité qui a souvent été évincée mais qui est bien réelle.
A l’autre bout de la chaine de travail et de classe sociale, la lutte pour la reconnaissance continue. Maria Alice Barrosso, première femme appelée à diriger l’Institut national du livre, relate la surprise mais également la position d’impostrice dans laquelle on voulait la plonger quand elle a occupé ce poste. Son témoignage est au-delà de la sensation et de l’impression : « J’ai senti presque sans arrêt un doigt pointé sur moi, un doigt accusateur : « Comment ? Une femme ici ?… Il doit y avoir une erreur. » Les gens refusaient d’admettre qu’une femme puisse occuper un poste de direction ». Cette suspicion permanente posée sur elle prend sa source dans le genre auquel elle appartient qui, bien évidemment ne remet pas en question de façon logique et rationnelle ses compétences, mais qui aurait dû l’obliger à rester à une position d’infériorité à laquelle la société la prédestine.
Un vrai travail avant-gardiste
Brasileiras a déjà été publié en 1977 ; et ce même recueil fait l’objet d’une réédition en février 2026. Republier un tel recueil de paroles de femmes brésiliennes c’est non seulement montrer son actualité mais c’est aussi montrer qu’il a changé de statut. En effet, il devient un classique pour toutes les femmes. C’est aussi l’occasion de montrer les pensées et actions avant-gardistes de ces femmes. Myriam Campello souligne le caractère genré du langage : « Le premier venu peut voir que le langage est totalement imprégné de valeurs masculines, marqué par toute une conceptualisation masculine. Il n’existe pas de langage réellement féminin. Et c’est à cela que le féminisme doit s’attacher dans l’immédiat : créer des conditions propres à le faire advenir. Les concepts sont masculins et partant le langage l’est aussi ». Elle avait déjà compris ce rapport de force et de domination masculines qui s’exerce dans le principal mode de communication des êtres humains : cela n’est pas rien parce que le langage est d’abord ce par quoi la femme et l’homme s’affirment et cherchent à se faire comprendre, et doivent se construire. C’est dire les difficultés qui se présentent initialement pour les femmes.
Myriam M. V. évoque le centre qu’elle a créé pour reconstruire les femmes écorchées et abimées par la réalité de la vie. Elle en souligne les bienfaits : « Avec le temps elles acquéraient davantage d’autonomie. Les travaux qu’elles réalisaient leur étaient rétribués ; ainsi elles avaient un argent personnel, elles pouvaient même en mettre de côté en vue de leur sortie. Certaines travaillaient à l’extérieur et rentraient à l’œuvre pour dormir. Celles qui étaient arrivées enceintes étaient entièrement prises en charge, on les aidait à attendre leur enfant, à l’élever pendant quelques mois ». Les actions menées ont pour but de faire grandir les femmes d’un point de vue professionnel et par conséquent financier aussi. Le centre est également le lieu qui accueille des femmes aux situations diverses et qui propose un accompagnement suivi et stable. Il est une démonstration concrète de la confiance donnée en la force de la femme.
Certains témoignages sont de vrais aveux d’une intériorité parfois contradictoire. Zulmira Ribeiro Tavares souligne sa grande ouverture d’esprit en opposition à ses capacités d’action. Elle nous parle de son admiration pour une autre femme : « Pensez, une jeune fille vierge et inexpérimentée, en compagnie d’une plus âgée et divorcée ! Elle avait plus d’expérience que moi et je ne demandais qu’à l’entendre. Elle s’étonnait que la comprenant comme je la comprenais, avertie comme je l’étais, je continue à me « garder » comme je faisais. Je répondais que les idées, oui, je les avais, mais que les nerfs me manquaient ». Cette attitude qui extérieurement peut paraître paradoxale, au mieux, et suspicieuse, au pire, est vécue de façon très naturelle et très assumée par Zulmira. Ce choix de fréquentation qui est libre ne semble absolument pas en contradiction avec le féminisme ni la personnalité de Zulmina, au contraire il lui apporte une satisfaction intellectuelle qu’une femme qui lui ressemble ne pourrait pas lui apporter.
En conclusion, lire Brasileiras c’est rassurant : le féminisme a toujours été varié et puissant. C’est aussi redécouvrir la beauté d’être une femme ou encore pour reprendre les mots de Branca Alves « C’était comme si, enfin, je découvrais ma mission : qu’est-ce que j’ai à tant chercher, à chercher quoi faire dans la vie, puisque je suis une femme c’est cela que je vais faire, à cela que je vais me consacrer : être une femme et travailler pour les femmes. Je découvrais que c’était bon d’être une femme ». Telle est la mission des Missives !!!
1 En italique dans l’ouvrage.
2 Ana Carolina Teixeira Soares fait référence à l’Itamaraty, le ministère des Affaires étrangères
3 En italique dans l’ouvrage.
4 En italique dans l’ouvrage.
5 Propriétaire terrien.

Passionnée de lecture depuis petite, Magaly Jouhateau-Mauriello voit en la littérature la meilleure façon de découvrir l’âme humaine, avec ce qu’elle a de beau mais aussi de plus obscur. Ce domaine, selon elle, est le meilleur moyen de redonner une voix à celles et ceux que l’on a voulu depuis trop longtemps considérer comme muet.te.s.