Cet ouvrage est une retranscription des rencontres sur la domination adulte et la violence éducative ordinaire, organisées par l’OVEO1 le 21 octobre 2023. Ce qui en ressort n’est pas seulement une dénonciation des violences mais un déplacement du regard, une manière de considérer l’enfance non comme un état naturel d’infériorité ou d’incomplétude, mais bien comme une position sociale traversée par des rapports de pouvoir.
L’école, la famille, le langage, le droit, les institutions, la manière dont on s’adresse aux enfants, dont on les regarde, dont on décide pour eux, la façon dont on dispose de leur temps, de leur corps, de leur intimité, de leurs émotions, tout ce qui paraît relever, pour une majorité d’adultes, d’une évidence éducative, cesse d’être neutre à la lecture de cet ouvrage.
L’intérêt des propos est qu’ils ne restent pas dans l’abstraction théorique, mais puisent au cœur du sujet et des êtres. Les propos sont intersectionnels, ils relient subtilement et clairement ce que l’on sépare souvent : violences éducatives, violences sexuelles, domination masculine, colonialité, psychiatrisation, institutions disciplinaires, pornographie, racisme, validisme, âgisme, droit napoléonien, enfermement des corps, silenciation des enfants… Tant de sujets à entreprendre, dont l’un des fils majeurs est le continuum des violences.
Évidemment, il ne s’agit pas de dire que toutes les violences se valent, qu’une gifle équivaut à un viol, mais que oui un certain rapport au pouvoir et à la soumission est le terreau de violences plus extrêmes.
Lorsqu’une société considère normal de disposer du corps d’un enfant, de son temps, de sa parole, de ses émotions, alors certaines frontières deviennent plus facilement franchissables.
Les enfants parlent, ils montrent, ils résistent parfois même, mais les adultes réinterprètent, minimisent, psychologisent et disqualifient. Crise d’ado, caprice, immaturité, c’est pour ton bien. La société sous-tend une structure de décrédibilisation permanente et cela produit des adultes qui doutent, qui ne savent pas comment être au monde avec eux-mêmes et celleux qui les entourent. Des adultes qui ont appris à se couper de leur perception dans un monde valorisant davantage l’obéissance que la sensibilité.
Qu’est-ce qu’une société produit lorsqu’elle habitue très tôt les individus à ne plus sentir, ne plus protester, ne plus se fier à eux-mêmes?
Par ailleurs, l’infantilisation n’est pas réservée aux jeunes personnes : les peuples colonisés, décrits comme immatures, à dresser, à assimiler ; les femmes, longtemps (encore) considérées comme incapables, notamment juridiquement ; les personnes en situation de handicap, malades ou marginalisées, privées régulièrement d’agentivité au nom de leur supposée vulnérabilité. La domination passe toujours par le fait de retirer à certains groupes leur pleine capacité de dire, penser, choisir.
Le parallèle avec la colonialité et l’enfance est un exemple relativement criant. L’école a parfois été, et est encore, un lieu d’épistémicide, de destruction culturelle, de honte de soi. Dans ce but, les pensionnats autochtones, les institutions disciplinaires, les colonies pénitentiaires ou les internats répressifs apparaissent non pas comme des accidents historiques mais bien comme des dispositifs de normalisation.
Le vocabulaire de l’éducation ne protège pas, il soumet et laisse place à toutes les dérives de dominant.e.s, mal intentionné.es, mal calibré.es. Punir pour apprendre, humilier pour corriger, contraindre pour former, faire obéir pour le bien… Mais le bien de qui ? Comme si la violence éducative était moins violente parce qu’elle était dite éducative.
On trouve dans ce livre une idée radicale : et si une partie du problème résidait dans l’intention éducatrice elle-même, lorsqu’elle veut modeler, corriger, contrôler ?
Je pense que, telle que notre société fonctionne, elle ne permet pas de rejeter tout fondement éducatif, mais qu’une autre voie éducative existe et qu’elle devrait être exploitée au maximum, avec ces questions majeures en filigrane : comment vivre avec les enfants sans considérer qu’ils nous appartiennent ? Comment prendre soin sans fabriquer de la soumission ? Comment ne pas tordre les futurs adultes, parfois traumatisés par des éducations faites de cris, de peur et de silence ? Des adultes qui parfois reproduisent parce qu’ils ne savent pas faire autrement. Que seraient nos sociétés si les humains, voire les autres vivants, grandissaient dans un environnement respectueux de leur dignité, de leur subtilité et de leur parole ?
Il est possible de transmettre sans humilier, de protéger sans dominer et de poser des limites sans écraser, j’en suis sûre.
Oui oui ça existe!
Livre disponible gratuitement sur calameo : https://www.calameo.com/books/007866981ef2349192d15
- Observatoire de la violence éducative ordinaire, association créée en 2005. ↩︎

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.