Viv Albertine, De fringues, de musique et de mecs : autobiographie punk d’une guitariste intrépide

En 1964, Viv Albertine a dix ans. Dans la chambre de sa baby-sitter, à Londres, elle entend pour la première fois chanter les Beatles. Avec You Can’t Do That, elle est bouleversée à jamais, la voix de John Lennon, « si proche, si vraie » imprègne toutes les fibres de son corps, agit comme un révélateur d’âme et lui transperce le cœur : elle ne s’en remettra jamais.

De fringues, de musique et de mecs est une autobiographie au parler abrupt, ponctuée de photographies qui sont autant de témoignages personnels que de précieux documents d’époque. Dans la première partie, intitulée FACE A, on suit la trajectoire de Viv alors adolescente, issue d’un milieu modeste, qui découvre avec passion les concerts des Sex Pistols, des Clash, de King Crimson, de David Bowie et tant d’autres, du temps où ils se produisaient dans des maisons de quartier, vivaient dans des squats et consommaient drogues et alcool sans modération. Fan de la première heure de la musique punk qui semble s’affranchir de tous les codes, éclater toutes les barrières, outrepasser toutes les inhibitions, Viv ose devenir à son tour une créatrice. Autodidacte, elle nous livre avec une sincérité brute et touchante les tâtonnements des débuts, les doutes, les questionnements sur sa légitimité, elle qui vit la musique sans jamais l’avoir étudiée – ni pratiquée. Elle achète sa première guitare en 1976, une « Gibson Les Paul Junior couleur sunburst », avec l’argent hérité de sa grand-mère Freda. On assiste alors à l’avènement d’une artiste qui se jette sans filet, sans formation et sans modèle auquel s’identifier : « Lentement, je commence à me faire un style à la guitare, j’assemble des brins, je superpose puis je défais et je recommence jusqu’à ce que ça commence à sonner comme moi. » Elle ose tout et fonde le groupe The Slits (Les Fentes), un des premiers groupes punk exclusivement féminin. Viv Albertine nous emmène avec elle dans les coulisses de ses premiers concerts, dans les hôtels miteux de sa première tournée où les rebondissements amoureux se superposent aux questionnements artistiques, elle nous fait partager l’enregistrement des titres, le choix des images de pochette, ne nous cache rien des dissensions entre les membres du groupe : les lecteurs.ices sont ainsi aux premières loges du processus créatif. Pour ceux et celles qui connaissent déjà, ou qui comme moi ne sont pas vraiment adeptes du punk rock, The Slits, c’est des filles foutraques, féroces, gentiment irrévérencieuses, semblables à des elfes sautillants sous acide, prêtes à en découdre avec le public aussi bien qu’avec elles-mêmes. The Slits, c’est ça :

Au-delà de la musique, le punk est aussi une attitude et un look. Viv et ses acolytes ne jurent que par LA boutique de King’s Road : SEX, tenue par Malcolm McLaren et Vivienne Westwood, qui font du dépassement des tabous sociaux et sexuels leur marque de fabrique. Les tenues provocantes, coiffures et maquillages spectaculaires ne sont pas faits pour passer inaperçus et les jeunes adeptes du punk sont très régulièrement confronté·e·s à des bagarres avec des skinheads dans les rues de Londres, dans le métro, à la sortie des bars et des boîtes. Là encore, Viv ne faiblit jamais : « J’ai tellement pris l’habitude d’avoir une vie dure et semée d’embûches que je ne remets plus le fait en question. Que je sois en train de frapper à la porte d’un sex-shop hardcore, de recevoir des insultes et des crachats dans une rue de banlieue ou des menaces dans le métro, je ne lâche rien. Je ne m’habillerai pas comme tout le monde pour me simplifier la vie. »

Dans la seconde partie, la FACE B, le changement est radical. La maternité, la vie maritale, la luxueuse maison à la campagne : Viv se délecte d’une vie rangée qui contraste avec les années londoniennes. Pause réconfortante et nécessaire qui dans un premier temps la comble, qu’elle ne jette pas aux ordures mais dont il faudra cependant trouver la force de s’arracher pour se réinventer, quand la sérénité se muera en torpeur et la facilité en piège. Sans esclandre, le mariage s’érode, et Viv Albertine a ces mots si beaux : « S’il est possible de prendre pour acquise une chose aussi majestueuse que la mer sous prétexte qu’elle est là tous les jours, quelle chance peut avoir un simple mortel ? » Même en compagnie de femmes au foyer dotées de riches maris, elle ne renonce jamais au désir de créer et finit par remonter sur scène, encouragée par des inconnus lors de soirées micro ouvert dans des pubs de seconde zone et par sa fille de huit ans, qui découvre admirative et ahurie une mère dont l’univers excède largement celui des tâches ménagères. Cette seconde partie, plus mélancolique – plus amère aussi, Thatcher est passée par là –, est aussi l’occasion pour Viv de réfléchir à ce qui borne l’horizon des femmes, même les plus aventurières.

Sur sa tombe, Viv Albertine aimerait voir inscrite une épitaphe que nous pourrions être nombreuses à revendiquer… »Elle avait la trouille. Mais elle y allait quand même. »