Il est des mots qui font apparaître immédiatement des images et des atmosphères dont il est difficile de se départir. Ainsi le mot maquis, et les maquisards qui s’y glissent, évoquent irrémédiablement pour moi les montagnes du Vercors, quelques vers de Desnos, des vies héroïques et écourtées de très jeunes gens maigres aux visages graves en noir et blanc qui s’appellent Suzanne, Jean, Marguerite ou Marcel et qui ont eu un jour l’audace forcenée et l’inconscience folle de risquer leurs vies fragiles pour combattre au nom de l’espoir, de la justice et de la liberté. Mais voilà que j’ai lu Hemley Boum, et quelques trois-cents pages plus loin, le maquis et ses maquisards résonneront désormais en moi différemment et pour longtemps : Cameroun années 50 en pays bassa, un autre genre de forêt, des cabanes de repli qui se ressemblent, ils s’appellent Esta, Likak, Muulé, Mpodol ou Koundè, mais ce sont bien les mêmes jeunes et moins jeunes gens audacieux et fervents qui combattent pour leur dignité, pour la justice et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pas d’allemands nazis pour ennemis mais des colons français qui ont reçu en partage la cruauté et la certitude de leur supériorité, le mépris de l’autre et le goût de l’asservissement.

Hemley Boum nous offre avec ses maquisards une fresque romanesque ambitieuse et puissante, solidement arrimée à l’histoire du Cameroun et du combat pour l’indépendance de l’UPC, l’Union des Populations Camerounaises. Rapide point historique à (très!) gros traits : jusqu’en 1916, le Cameroun était un protectorat allemand, placé en 1919 sous mandat de la SDN puis de l’ONU et divisé entre la France et le Royaume-Uni. En 1948, création de l’UPC pour obtenir l’indépendance, c’est là qu’intervient la figure oubliée (en France du moins!) de Ruben Um Nyobè, dit Mpodol le « porte-parole », que l’autrice fait revivre dans son récit. Il parvient à rassembler des représentants de tous les grands groupes ethniques du pays, l’UPC compte alors 460 comités de village et 80 000 adhérents :
« Mpodol avait convaincu les siens. L’occupant avait une méthode parfaitement huilée et efficace pour maintenir le peuple sous sa coupe. Il choisissait un nombre réduit d’indigènes à qui il attribuait des pouvoirs afin de maintenir ou de transformer les réseaux d’intérêts locaux. La population subissait le double joug des colons et de ses propres chefs. L’UPC devait procéder différemment, partir de la base et non du sommet. Le peuple ignoré, exclu des décisions qui régissaient son quotidien, exprimait désormais sa ferme intention de briser le jeu des alliances entre les puissants qui l’opprimaient. »
Évidemment, ça ne ravit pas le pouvoir colonial qui interdit l’UPC en 1955. Le mouvement jusque là pacifiste, entre dans la lutte armée violemment réprimée. Mpodol est assassiné par l’armée française en 1958, il est loin d’être le seul, d’autres encore sont traqués, menacés, violentés.
« Pas de révolte armée, pas de conflit ouvert. Des sagaies contre des mitraillettes, des cailloux contre des chars, la bonne foi contre des fusils, le courage contre des bombes, cette histoire avait été mille fois écrite, sans que jamais la mort et la défaite ne changent de camp. »
Hemley Boum nous fait ainsi ici le récit d’un naufrage, d’une décolonisation fantoche instrumentalisée par la puissance coloniale qui n’accepte de céder du terrain que pour mieux reprendre la main tout en se rachetant une humanité de façade. Une indépendance qui convient aux colons est proclamée en 1960, la seule évocation du nom de Ruben Um Nyobè est interdite jusque dans les années 90. Hemley Boum ne tombe pas dans l’écueil de la célébration d’un seul héros qui les représenterait tous, d’une figure emblématique dont nous sommes si friands, facilité de l’esprit qui efface fâcheusement tous les anonymes qui ont rendu la lutte possible. C’est la grande force de son récit : plusieurs générations de combattant.e.s prennent corps dans Les Maquisards et l’autrice prend soin de retracer l’histoire familiale de chacun.e, les aléas amoureux et conjugaux, les indignations, les colères, les tendresses qui dessinent des humains dont l’existence toute entière justifie, annonce, explique le combat politique. Le rôle des femmes y est central, elles aussi luttent, rédigent et diffusent des tracts, cachent des documents, transmettent des informations et le temps venu paient de leur corps leur engagement. La figure principale du récit n’est pas Mpodol, c’est Likak qui tiendra jusqu’au bout le fil du récit, c’est Marie-Bernard la religieuse blanche qui condamnera les actes de ses compatriotes et rejoindra la résistance de ses ami.e.s, c’est Christine même qui trahira par dépit, c’est Jeannette et Thérèse qui ne prennent pas toujours les bonnes décisions pour leurs enfants, c’est Esta surtout, la guérisseuse et prêtresse du Ko’ô (société secrète féminine des plus hautes instances dirigeantes) qui osera affronter le monstre local : toutes incarnent la lutte avec les hommes dans un compagnonnage qui déborde largement les rôles appris et stéréotypés.
L’autrice met aussi au cœur de la lutte politique ce qu’on oublie trop souvent de mentionner : l’amour qui donne toutes les audaces et qui fragilise à la fois tant les combattant.e.s. Quand un fils ou une amante sont menacés des pires sévices, l’héroïsme vacille, on ne sait plus qui on trahit, à qui ou à quoi consacrer sa loyauté. Hemley Boum inscrit la lutte dans les corps de ses personnages, corps souffrants, maltraités, violés, torturés par l’ennemi, mais aussi corps désirants, caressés, soignés, apaisés par les amant.e.s, la famille, les ami.e.s. La lutte est d’abord une histoire de corps qu’on met en danger, qu’on protège : le colon l’a bien compris qui soumet avant tout des corps à son emprise avant de coloniser les esprits.
Les personnages féminins des Maquisards ont aussi une particularité : elles ne jettent pas aux ordures les traditions pour inventer un nouveau monde ex nihilo et rire aux nez de leurs ancêtres qui auraient eu tout faux. Elles s’adossent aux traditions, même les plus lourdes de conséquences, elles y puisent énergie, réconfort et solidité face aux épreuves mais quand ces traditions se révèlent mortifères, elles savent aussi user de stratégies de contournement, les réinventer, s’en affranchir :
« Sans nos règles, nos coutumes, nous stagnerions dans une répétition sans fin des mêmes travers. (…) Mais nous végétons de même en nous cramponnant à des pratiques, des croyances obsolètes simplement parce qu’elles nous tranquillisent. Si les êtres humains tenaient par leurs racines, ils seraient des plantes, patientant à l’endroit de leur naissance, attendant sans hâte, ni doute, que la vie leur rende justice. Mais nous sommes dotés de pieds pour avancer, parcourir, aller aux rencontres, transformer et être transformés. »
Je vous laisse sur ces mots de la vieille guérisseuse aller à la rencontre des maquisards d’Hemley Boum qui sauront vous transformer.

Après s’être aperçue qu’en 116 ans d’existence le Goncourt avait été attribué à 12 femmes et 104 hommes, elle s’est dit que certes, une chambre à soi et un peu d’argent de côté ça pouvait aider à écrire des livres – et que les femmes manquaient souvent des deux – mais qu’il y avait quand même, peut-être, un petit problème de représentation dans les médias. C’est ainsi qu’elle a décidé de participer à Missives, heureuse de partager son enthousiasme pour les autrices qui la font vibrer, aimer, réfléchir et lutter.