Traduction : Noémie Grunenwald, aux éditions Hystériques & AssociéEs
J’ai lu Pour en finir avec la famille depuis un lieu que Sophie Lewis n’habite, à mon sens, pas suffisamment : celui de l’enfance.
La critique de la famille nucléaire proposée par l’autrice m’a souvent convaincue. J’y retrouve des questions anciennes : l’isolement des femmes, la privatisation du soin, l’idée que faire famille pourrait être autre chose qu’une affaire de liens biologiques et de propriété.
Mais dès que cette critique est confrontée à la question concrète de la vulnérabilité des enfants, quelque chose résiste. Supprimer la famille nucléaire ne supprime pas magiquement les rapports de domination.

Sophie Lewis part essentiellement d’une analyse féministe, matérialiste et marxiste du travail reproductif. Ce qui semble l’intéresser d’abord, c’est la manière dont la famille nucléaire organise l’exploitation du travail de soin, en particulier celui des femmes, et privatise des tâches qui pourraient être collectives. L’enfant apparaît comme celui dont il faut prendre soin, mais pas comme un sujet politique à part entière.
Je comprends l’intérêt porté aux formes collectives d’existence. D’autres sociétés ont pensé les jeunes personnes, les parentés et les responsabilités autrement que nous. Pourtant, au fil de ma lecture, une question revenait sans cesse : que devient l’enfant dans cette théorie ?
Je ne pose pas cette question depuis un point de vue abstrait. Je la pose depuis mon histoire, depuis mon travail auprès d’enfants confiés à la protection de l’enfance, depuis cette conscience aiguë que les violences envers les jeunes personnes se déploient souvent dans les espaces censés les protéger.
Cette expérience oblige à regarder les rapports de pouvoir depuis la position de l’enfant tel qu’il est pensé aujourd’hui dans notre société. Et lorsqu’on adopte ce point de vue, aucune structure – famille, communauté, institution, collectif militant – ne peut être présumée protectrice par principe.
Dans ce cadre, je comprends parfaitement la critique de la famille. Je comprends même qu’il faudrait partager davantage le soin des enfants. Pourtant, je ne sais pas à qui je pourrais confier les miens, ni ceux dont j’aurais la responsabilité.
La famille n’est pas un sanctuaire. Je le sais trop bien pour la défendre comme telle. Mais le collectif ne l’est pas davantage. Les institutions que j’ai connues ont parfois protégé des enfants ; plus rarement, elles leur ont fait du bien.
Les violences sexuelles existent dans les familles, les institutions, les Églises, les internats, les colonies de vacances, les communautés militantes, les groupes religieux ou les organisations politiques. Autrement dit, elles existent partout où se combinent asymétries de pouvoir, secret, dépendance et difficulté à être cru.
Le problème n’est donc peut-être pas seulement de choisir entre famille ou communauté. Il est de savoir quelles structures rendent les enfants visibles et crédibles. Et je crois qu’il y a, dans le livre de Sophie Lewis, un impensé à ce sujet.
Il existe une différence essentielle entre deux questions : Qui prend soin ? et Comment l’enfant vit-il le fait d’être pris en soin ?
L’enjeu n’est donc pas seulement de sortir de la famille, mais aussi de penser des lieux où les jeunes personnes disposent elles-mêmes de droits, de parole et de recours.
Ce qui protège, ce n’est pas une forme sociale en elle-même. C’est la possibilité, pour l’enfant, d’être entendu, cru, et de disposer de plusieurs liens d’attachement ainsi que de plusieurs espaces de recours.
Or, dans Pour en finir avec la famille, l’enfant apparaît surtout comme celui dont on s’occupe, moins comme celui qui subit, résiste, interprète ou tente de se protéger.
Les enfants ont longtemps constitué un impensé du féminisme, non parce que les féministes ne se soucient pas d’eux, mais parce que la priorité était souvent de rendre visibles les rapports de domination entre adultes. Cette étape était nécessaire. Mais il me semble aujourd’hui évident que tous [vraiment tous] les rapports de domination doivent être pensés ensemble si l’on veut transformer profondément nos sociétés.
Là où Sophie Lewis regarde d’abord la circulation du travail de soin et les structures de parenté, je regarde les conditions de sécurité, d’attachement et de survie psychique des enfants. Nous ne plaçons pas le projecteur au même endroit.
Ne remplaçons pas un impensé par un autre. Critiquons la famille, mais faisons-le en gardant les enfants au centre.
La manière dont une société traite les enfants n’est pas seulement un investissement pour demain. C’est déjà une question de justice aujourd’hui.

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.