Depuis que je suis petite, je reçois des injonctions autour de mon corps. Il a toujours été jugé, adapté ou inadapté selon les sports, les activités, les regards des autres.
Je faisais de la natation : j’avais de grandes épaules.
J’ai été formée très tôt, réglée à neuf ans, et les garçons trouvaient que j’avais de grosses fesses. À l’époque du collège, je faisais pourtant un 36 pour 1m70.
À la danse, je n’étais pas assez gracieuse, pas assez dégourdie.
Au basket, ma grande taille devenait soudain quelque chose de positif, mais ailleurs on me demandait combien de fois j’avais redoublé, ou bien je me faisais draguer par des hommes beaucoup plus âgés. Je suis entrée en boîte très facilement et très jeune.
J’étais jeune, mince et considérée comme attirante, mais je me suis toujours trouvée grosse.
Aujourd’hui, je le suis objectivement.
Ma grand-mère me disait, lorsque je venais la voir :
« Ah, c’est bien, tu as maigri. »
Ou alors :
« Dis donc, tu n’aurais pas grossi ? »
La grossophobie internalisée existe chez les filles dès l’enfance. Peu importe ce que nous sommes, nous recevrons des remarques sur notre poids, notre allure, notre manière d’occuper l’espace. Cela façonne notre rapport au corps, au nôtre mais aussi à celui des autres, et à ce que l’on estime acceptable ou non. Très tôt, les filles apprennent à se regarder de l’extérieur, à anticiper le regard, à corriger, à restreindre, à se tenir.
On nous apprend moins à habiter nos corps qu’à les surveiller.

Ce livre m’a touchée parce qu’il énonce précisément ce qui se joue à l’aune de nos corps : ce que nous acceptons comme maltraitance, voire ce que nous nous infligeons à nous-mêmes. Derrière les remarques apparemment anodines, il y a toute une organisation sociale du regard, de la norme et du contrôle. Le corps des femmes devient un espace public sur lequel chacun semble autorisé à commenter, évaluer, corriger.
Nous vivons aussi avec un rapport à l’autorité médicale, et à d’autres formes d’autorité, complètement biaisé. Le poids devient souvent une grille de lecture automatique qui écrase tout le reste, y compris la douleur, les statistiques ou la réalité des vécus.
Entre mes deux filles, j’ai fait trois fausses couches précoces. Lorsque j’ai rencontré le gynécologue, il m’a parlé pendant quinze minutes de mon poids, alors même que les fausses couches précoces concernent près de 30 % des grossesses et que rien, scientifiquement, ne permet d’affirmer que le surpoids en est la cause.
Lorsque je me suis fait retirer l’œil, le lendemain de l’opération, le médecin m’a parlé de ma cuisse — celle sur laquelle il avait prélevé du fascia — en disant :
« Ce n’était pas simple, vous êtes grassouillette. »
J’avais tellement mal que, je vous l’avoue, je n’ai pas ri.
Cela ne s’arrête jamais.
S’habiller, se regarder, se voir dans l’œil des autres en permanence. Sentir sur soi le jugement. Et pas uniquement lorsqu’on est grosse, d’ailleurs. Les femmes sont particulièrement soumises à cette violence diffuse et la reproduisent parfois elles-mêmes : « Quelle horreur de ressembler à ça », le “ça” désignant tout ce qui sort de la norme — trop gros, trop maigre, trop vieux, trop visible, trop vivant.
Le plus terrible est peut-être là : réussir à détester son corps même lorsqu’il est jeune, valide, mince, capable. Réussir à ne voir que le défaut dans un corps qui pourtant nage, danse, joue, grandit.
J’ai de la peine pour cette petite fille, pour cette adolescente qui était si pleine d’un corps adapté et qui ne le voyait même pas.
Aujourd’hui, c’est toujours compliqué, mais je mets un peu plus cela de côté parce que la vie apporte son lot d’autres belles et mauvaises surprises. La maladie, la douleur, les deuils déplacent parfois le regard : le corps cesse un peu d’être seulement une image pour redevenir aussi ce qu’il traverse, endure, porte malgré tout.
Cet exécrable corps est composé de fragments qui disent le désespoir, la honte parfois, mais qui dressent surtout un état des lieux politique et intime de notre rapport aux corps. Il est précieux de le lire, y compris pour les non-concernés, car cette violence du regard structure bien davantage que quelques complexes individuels.
Ma fille trouve déjà qu’elle a de grosses cuisses avec son petit 34/36.
Et je crois que c’est aussi pour cela qu’il faut écrire, lire et parler de ces sujets : pour essayer, au moins un peu, d’interrompre la transmission de cette haine ordinaire de nos corps.

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.