Essai d’histoire sociale, médicale et politique, Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu interroge la persistance du diagnostic d’hystérie et ses effets concrets sur les corps et les vies des femmes. L’autrice y démonte, archives à l’appui, un mécanisme de disqualification toujours à l’œuvre.
L’ouvrage est impressionnant par la rigueur vertigineuse de son enquête. Rien n’y est laissé au hasard, chaque affirmation est étayée, sourcée, replacée dans une généalogie longue où s’entrelacent histoire médicale, judiciaire, politique et sociale. On sent un temps de recherche considérable, une patience obstinée à remonter les archives, à faire parler les silences, à confronter les discours dominants à ce qu’ils ont produit sur les corps. Pourtant cette précision n’écrase jamais le texte. L’érudition exigeante est rendue lisible, le propos reste d’une clarté remarquable, sans simplification ni pédagogie condescendante.

Le livre se lit avec fluidité, tant Pauline Chanu parvient à articuler concepts complexes, analyses historiques et récits incarnés. La pensée circule, s’ouvre et respire.
Ce soin se manifeste aussi dans l’attention portée aux victimes. Le texte n’exploite jamais la violence qu’il décrit, il la nomme, la contextualise, la démonte, mais sans voyeurisme ni spectacularisation. Il y a une éthique de l’écriture, une retenue, une manière de ne pas refaire violence en racontant. On sent que le livre a été écrit avec les femmes dont il parle, et non sur elles.
La démonstration est implacable : l’hystérie n’est pas un vestige du passé, mais un outil toujours opérant de disqualification, un mécanisme de pouvoir qui traverse les siècles en changeant simplement de vocabulaire. Le texte montre comment médecine, psychiatrie, psychanalyse, justice et médias ont participé ( et participent encore) à cette fabrique de l’incrédulité. Ce faisant, il déplace le regard : ce ne sont pas les femmes qui délirent, mais bien les institutions qui persistent à ne pas entendre.
Le livre réussit à faire œuvre politique sans jamais abandonner la complexité. Il ne cherche ni l’adhésion facile ni l’indignation réflexe. Il construit patiemment un savoir qui outille, qui permet de penser, de nommer et de résister. En cela, il s’adresse autant aux spécialistes qu’à toute personne concernée par les violences sexistes, médicales et institutionnelles.
C’est un livre nécessaire, mais surtout juste, dans son regard, sa langue et son refus de céder à la facilité.
Pour prolonger cette réflexion, Pauline Chanu a également consacré plusieurs séries de podcasts sur France Culture (LSD), notamment autour de l’hystérie et des féminicides, qui permettent d’entrer autrement dans les enjeux développés dans l’ouvrage.
Autour de l’hystérie: https://www.radiofrance.fr/…/la-matrice-du-mal-1152323
Autour des féminicides: https://www.radiofrance.fr/…/serie-feminicides-la…

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.