Résolutions 2026 : Lire plus d’autrices, il y en a tellement encore à découvrir. Se battre pour nos droits reproductifs. Dénoncer, malgré l’épuisement, les violences dont nous et nos sœurs sommes victimes. Inventer des collectifs inimaginés. Ne pas céder d’un pouce sur nos avancées scientifiques, politiques, poétiques. Être badass, être looseuses, « pas des héroïnes toujours des guerrières », celles qui savent savent. Prendre la parole. Écouter les dissonances. Questionner le genre. Cramer le patriarcat. Rêver l’avenir. Réécrire l’histoire.
Faire un burnout.
On peut pas être sur tous les fronts. C’est vrai dans ta vie, d’ailleurs moi non plus j’ai pas réussi à gérer l’orthodontiste et les devoirs hier alors j’ai culpabilisé et ensuite j’ai reculpabilisé d’avoir culpabilisé et d’être une bad feminist. C’est vrai en littérature aussi. C’est un écueil auquel on doit faire gaffe, comme lectrices, comme chroniqueuses et comme autrices : y a pas de roman qui coche toutes les cases de toutes les femmes, qui performe un engagement irréprochable sur tous les fronts. Y a pas d’autrice qui ait porté toute seule tous les combats sans s’effondrer. Y a pas d’œuvre ultime à attendre ou à écrire, qui ferait résonner tous nos combats, tous nos traumas, à nous toutes.
Heureusement, on n’est pas seules.
Elle est là, la seule œuvre qui te parlera à la fois d’allaitement et de féminicide, de conjugalité face au vieillissement et de violence éducative, de confiscation saniste de la parole et de transmission matriarcale ; qui te parlera aussi de tout le reste, de thèmes qui ne sont pas classés au rayon « féminisme » de ta bibliothèque alors que pourtant, comme la recherche médicale et scientifique, la vie privée, la vie publique ; qui te parlera dans ta langue et dans celles que tu n’as pas l’habitude d’entendre, celles du conte et du surréalisme, celles de l’horreur et de l’épopée, toutes celles qu’on n’ose pas toujours pratiquer.
Évidemment que c’est une anthologie.
Ladies and ladies, please welcome Sororités en révolution, l’anthologie dirigée par Ann et Jeff Vandermeer, collectivement traduite en français pour les éditions Goater.
La fan de SF que je suis était un peu dépitée que certains textes de l’antho originelle ne puissent y figurer, pour des questions de droits – ce qui nous prive des nouvelles de mes queens Ursula Le Guin, Octavia Butler, James Tiptree Jr ou Joanna Russ, entre autres. Mais malgré leur absence, le recueil est vraiment aussi remarquable pour qui veut s’initier sérieusement à la SF féminine que pour qui veut retrouver des icônes déjà familières. Il rassemble des textes d’origines variées : malgré une surreprésentation américaine attendue, on trouve la franco-québécoise Elisabeth Vonarburg, l’argentine Angelica Gorodischer ou la suédoise Karin Tidbeck, par exemple ; il couvre aussi une vaste période, remontant à la surréaliste Leonora Carrington et à des plumes de l’envol des années 70, comme Tanith Lee, pour s’étendre jusqu’au début des années 2010. Des textes très brefs côtoient de longues nouvelles ; la littérature expérimentale succède à la narration classique. Bref, y en a pour tout le monde.
Et une œuvre pareille nous libère de cette pression existentielle et littéraire de vouloir tout faire tout le temps. On se relaie. On s’épaule, sans même s’être rencontrées, juste parce que quelque part, pour un moment, des paroles s’entrecroisent.
La notion de « coup de cœur » me gonfle, alors je vais lui substituer celle de « textes qui me travaillent encore deux semaines après ». Deux très belles trads de Marie Koullen, avec « Les paroles interdites de Marguerite A. » de L. Timmel Duchamp, la nouvelle qui ouvre le recueil par une interview de celle dont la parole est jugée si dangereuse qu’elle doit être incarcérée, et « Les cinq filles de la grammairienne » d’Eleanor Arnasson, l’un des plus beaux contes que j’ai lu, où chaque fille doit faire sa route avec le pouvoir d’une classe grammaticale, embellir le monde grâce aux adjectifs ou apaiser les débats par le pouvoir des prépositions. Deux variations sur la métamorphose végétale, versant réalisme magique pour « Les hommes qui vivent dans les arbres » de Kelly Barnhill, qui bouscule les frontières du corps et du genre, et versant psychologie surréaliste pour « Un sommeil de plante » d’Ann Richter, lente transformation hibernante, parfaite pour la saison. La bouleversante « Gestella » de Susan Palwick, dont l’héroïne loup-garou, parce qu’elle vieillit au rythme des chiens, est peu à peu abandonnée par son connard de conjoint. Le vertige de « Treize manières d’observer l’Espace/Temps » de Catherynne M. Valente, tissage de cosmogonies et d’écriture autobiographique où se répondent l’intime et le cosmique. Mais vraiment, le tout est supérieur à la somme de ses parties, et les conflagrations qu’induit le passage d’un texte à l’autre – de la dystopie à l’horreur, de la poésie au post-apo – fait la puissance de l’expérience.
Révolutions 2026 : courage.

Mélanie se balade depuis pas mal d’années dans les mondes littéraires et ludiques de l’imaginaire, avec un peu de recherche universitaire sur les mythes, les âmes et les dragons, un peu d’écriture de nouvelles, et beaucoup de lecture. De temps en temps, elle en sort parce que les programmes de l’Éducation nationale exigent qu’on parle d’autre chose aux lycéen·nes. Elle est convaincue qu’il y a des milliers de trésors à partager en SF et en fantasy, et que le cocktail héros couillu, mentor barbu et récit convenu n’y est pas une fatalité.