Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement, de Inès Léraud et Pierre Van Hove

Après Algues vertes, Inès Léraud et Pierre Van Hove s’intéressent à une autre transformation majeure des campagnes françaises : le remembrement. Derrière ce mot administratif se cachent l’arrachage de millions de haies, la disparition de chemins, la destruction de paysages façonnés pendant des siècles et l’accélération d’un modèle agricole dont nous subissons encore les conséquences aujourd’hui.

Ce livre raconte comment, au nom du progrès, on a convaincu des populations entières d’accepter la destruction de ce qui les rendait autonomes.

Le remembrement, c’est une réorganisation agricole, mais aussi une transformation du rapport au vivant, aux autres et à la subsistance. Comme des cicatrices les terres, comme des machines les hommes.

Les paysans sont poussés vers l’endettement, la dépendance technique et l’agrandissement permanent au nom d’un progrès présenté comme inévitable. La politique du toujours plus, même lorsque les dégâts humains, sociaux et écologiques sont déjà connus. Le remembrement, les pesticides, la consommation : autant de promesses de confort qui n’en sont souvent pas, en tout cas pas pour les premiers concernés.

L’histoire de cette transformation est minutieusement décortiquée et nous ramène notamment au régime de Vichy. L’idée existait auparavant, mais sous Pétain elle s’intensifie. L’agriculture, appelée à devenir le grenier alimentaire de l’Allemagne, doit être plus rationnelle, plus centralisée, plus productive. Une seule organisation syndicale par commune, une gestion verticale des terres, une obsession du rendement. Après-guerre, cette vision ne disparaît pas, elle se modernise, s’industrialise et s’intègre au grand récit de la croissance.

Et ceux qui résistent deviennent des obstacles, des archaïques, des ennemis du progrès. Des villages se déchirent. Certains opposants seront même internés d’office en psychiatrie pour s’être opposés à l’arrachage des arbres ou au passage des bulldozers. Lorsqu’il y a contradiction, comme sur bien d’autres sujets [autour des femmes notamment, sur ce sujet lire Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu ] la résistance est parfois transformée en folie.

Pourtant, dès 1962, Rachel Carson publie Printemps silencieux et décrit les ravages des pesticides sur les oiseaux, les sols, les écosystèmes et la santé humaine.

Dans Champs de bataille, ce silence revient avec la destruction : moins d’hirondelles, moins de pinsons, moins de rossignols, des rivières dégradées, des nappes contaminées, des terres emportées par l’érosion.

On savait donc, les décideurs savaient mais le rendement immédiat était une priorité.

Cette histoire est profondément contemporaine. Sa logique ne traverse pas seulement l’agriculture. On la retrouve chaque fois qu’un groupe humain, un territoire ou un écosystème est considéré comme sacrifiable au nom de l’accumulation, de la croissance ou de l’efficacité. Les minorités, les femmes, les peuples autochtones, les pauvres, mais aussi les terres, les forêts ou les rivières deviennent secondaires face aux intérêts économiques dominants.

Une même logique d’exploitation. Une même idée qu’il existe des corps, des territoires et des vies que l’on peut sacrifier pour maintenir la puissance de quelques-uns.

Et puis il y a cette guerre contre l’autonomie, que l’on retrouve d’ailleurs dans de nombreux conflits. En Palestine comme au Liban, on détruit des vies, mais aussi ce qui permet à ces vies de se maintenir : les infrastructures, les cultures, les vergers, l’accès à l’eau, la possibilité même de se nourrir de façon autonome.

Des paysans qui vivaient parfois pauvrement mais produisaient encore une partie de leur nourriture deviennent dépendants des banques, des engrais chimiques, des pesticides, des machines et des marchés mondiaux.

Par ailleurs, malgré l’agrandissement des exploitations et l’intensification permanente, beaucoup d’agriculteurs ne vivent pas mieux. Certains se suicident face à l’écrasement financier et à l’impasse qu’ils ressentent. Une phrase du livre résume à elle seule cette tragédie productiviste :

« Aujourd’hui, j’ai 100 hectares et 85 limousines. Je ne vis pas mieux que mon grand-père qui en avait 10. »

Finalement, combien de destructions continue-t-on d’appeler progrès simplement parce qu’elles enrichissent quelques-uns tout en ruinant le vivant ?