Vies oubliées, d’Arlette Farge

Avez-vous déjà songé à ce que vous laisseriez derrière vous si vous veniez à disparaître ?  Pour y répondre avec toute la légèreté, la gaieté et l’honnêteté que la question requiert, j’ai  regardé autour de moi et j’ai pensé que mes proches ne récupéreraient que des babioles, des  livres et deux trois meubles usés. Rien qui ne servirait à quelque historien dans deux cents ans…  A moins qu’une lettre d’amour bien conservée n’illustre le chaos tempétueux des amours adolescentes du début du millénaire ? Ce serait conférer beaucoup de pouvoir à mes petits mots doux griffonnés sur un bout de copie double, mais… C’est pourtant l’idée lumineuse d’Arlette Farge, qui a publié en 2019 l’ouvrage Vies oubliées, Au cœur du XVIIIe siècle et qui a été édité en  format poche en 2023, aux éditions La Découverte. Au crépuscule de 2025, vous avez certainement bien des livres plus récents à lire tant chaque rentrée littéraire nous assomme mais ce serait renier l’atemporalité de ce petit bijou de la brillante historienne. Drôle de qualité, n’est-ce  pas, pour un ouvrage d’histoire ! Laissez-moi éclairer votre lanterne…  

L’éclat perdu des déchets  

Arlette Farge fait état de sa démarche dans son introduction : son travail d’historienne la conduit à s’appuyer sur deux fonds distincts dont un aux Archives nationales et l’autre à la Bibliothèque de l’Arsenal. Elle passe ainsi au crible des archives de commissaires de police et de la prison de la Bastille, se concentrant uniquement sur la ville de Paris. De ces journées à écumer les documents, chaque historien.ne n’utilisera qu’une poignée de ces archives, faisant des autres des « déchets » ainsi qu’on les nomme dans le langage universitaire. A ce terme indélicat peut se substituer celui de « reliquats », « du latin relique, qui signifie reste, restant, dérivé du verbe relinquere, laisser derrière soi, abandonner. » Il s’agit donc de présenter dans ce livre des reliquats de recherche, soit des bouts d’archives sur lesquels le hasard l’a fait tomber et qui peuvent témoigner d’une trace de vie, d’un passage sur terre, mais elle s’interroge elle-même : 

« Faut-il à tout prix faire feu de toute archive ? Non, bien sûr ; si ce n’est qu’ici le désir me prend de saisir l’inabordé, le toujours tu, l’éclat perdu. Tous ces fragments de vie, ces instantanés, ces paroles pleines d’amour ou de haine n’ont de fait aucune homogénéité. Ce qui les réunit, c’est  d’avoir existé et de rendre compte de situations souvent inexplorées. »  

C’est ainsi que vous aborderez les recoins de Paris au XVIIIe siècle : de manière désordonnée, un peu «vrac» mais ce choix qui semble aux antipodes d’un sérieux travail d’historien.ne ne prend toute sa dimension sensible que dans la variété, la multitude et le foisonnement, ce qui en fait un ouvrage doté d’une grande puissance émotionnelle. Bon, certes, je l’admets volontiers, j’en fais des caisses pour un livre qui ne paraît pas franchement destiné aux néophytes de prime abord… Mais reprenons.  

Arlette Farge est donc une historienne reconnue, s’étant frayée un chemin des plus admirables prenant départ dans les années 60 en faculté de droit pour terminer spécialiste du XVIIIe siècle, ainsi qu’enseignante. Elle passe notamment par Cornell University au cours de ses études où elle découvre le féminisme américain et en revient avec le choix déterminé d’adhérer au MLF. Elle s’est intéressée à divers sujets comme la criminalité, l’opinion publique et évidemment, les archives, toujours dans la ville de Paris. En définitive, son parcours est marqué par un intérêt certain aux petites gens. Voici qui nous intéresse particulièrement : ces gens, ce sont vous et moi.  En quoi témoignons-nous de notre époque ? Quels écrits, quels pouvoirs, quels objets, quels faits nous définissent dans l’échiquier social ? Dans Vies oubliées, vous serez alors mis face aux petits et grands tracas du quotidien du XVIIIème pour sentir (et ressentir) l’humanité pulser. 

Le pouls du siècle  

L’historienne n’abandonne pas non plus son lecteur à la difficile tâche de déchiffrer des  archives anarchiques. Elle organise, mine de rien, savamment son ouvrage en deux parties dont la première, «Temps survenus et frêles instants», ne présente aucune thématique générale mais où elle livre des bribes, des moments qui permettent d’abord «l’étonnement, la découverte, le plaisir du partage, celui du familier comme du dépaysement [et qui] deviennent le guide de ces portraits qui n’en sont pas.» Dans cette partie, chaque texte-archive choisi sera précédé ou suivi d’une petite mise en contexte si nécessaire, de la suite de l’anecdote si retrouvée puis souvent, d’un commentaire tendrement analytique de l’autrice. Parfois, seules deux petites phrases éclairent son choix, révélant par là toute l’importance du travail de l’historien.ne mais vous devez bien vous demander ce que j’entends par une analyse «tendre»… C’est là que la chercheuse abandonne son rôle de savante pour recouvrer sa forme originelle : celle qui vit et qui ressent car, comme elle cite elle-même Walter Benjamin : « Ne sommes-nous pas effleurés par un souffle de  l’air qui entourait ceux qui nous ont précédés ? »  

« On recherche…  

Dans un registre, une feuille manuscrite isolée, datée de 1781, signale une disparition. L’homme  est décrit de façon très minutieuse : sa taille, se vêtements et les objets dans sa poche.  

Depuis le 30 janvier 1781 Jean-François Hébert sculpteur à Paris au coin de la rue de la Réale chez un marchand de vin au quatrième étage s’est absenté. Il est large de 42.5 pieds. Ayant une redingote de peluche à 2 collets de couleur grise. Le particulier a une veste dont l’échantillon est ci-contre doublé de taille grise 

[l’échantillon collé est un petit rectangle de tissu de 6cm x 2cm à raies rose et bleu tendre ; quand  on le touche, sa fraîche douceur émeut.] 

culotte de peau jaune, bas laine gris, souliers de veau à boucles d’artois. chemise de toile fine marquée d’un F et un H, d’un peu de jonc attaché avec du fil sous les aisselles, un chapeau, dans ses poches, un couteau de bois noir, un pied de Roy, des affiloirs, un porte-crayon. Il a les cheveux noués.  

Grâce à ces outils habituels du sculpteur, on devine son métier. Un proche est venu déclarer la  disparition et a pris soin d’y apposer un morceau de tissu venant de sa veste. Le bleu et le rose  fondant des raies du vêtement sont clairs comme au premier jour ; ils attirent mes doigts. Au toucher, réelle est la sensation de velouté ; cette immédiate impression sensuelle me fait songer à ce que put être le geste de celui ou de celle ayant ajouté ce petit tissu à sa déclaration. A cet homme sculpteur, une personne tient beaucoup. La délicatesse du tissu ajoute à l’émotion ressentie. Les tendres couleurs semblent d’aujourd’hui ; le chagrin de la disparition aussi. » 

Vous apprendrez que le vrai Cyrano de Bergerac avait un neveu exhibitionniste dans les couloirs de Notre-Dame ou qu’il existait un faux sorcier célèbre et libidineux nommé Jacques Cochon (il fallait l’inventer !) puis, entre autres lettres de suicide ou de dénonciation, vous lirez des chansonnettes populaires et des brèves de comptoir drolatiques. Assemblées, ces anecdotes en appellent à un sublime épars. Ah, c’est certain, le siècle ne manquait pas d’humour et de basses affaires ! Commères, vous serez servies ! 

La plupart de ces mesquineries prennent un tournant moins léger dans la deuxième partie, nommée «L’intime, le corps et les affects sous le regard de la police». Arlette Farge l’affirme en préambule : «Le XVIIIème est là, plein cœur, plein corps». Ainsi les amours filiales s’incarnent dans des fragments disséminés, les amoureux se trouvent, se déchirent et se quittent, les individus sont traversés par les inquiétudes et les volontés collectives, les femmes sont internées et les prisonniers transférés. L’historienne traverse le Paris du XVIIIème grâce à un puzzle savamment orchestré : libre à vous, lecteurs, lectrices, de vous imaginer les pièces manquantes. Vies Oubliées, sans récit, sans personnages aux arcs psychologiques développés vous embarque, par la porte de la micro-histoire pour la grande aventure de l’humanité : vous lisez le passé, vous lirez le présent.  

Les femmes fragmentées  

Par son engagement féministe, Arlette Farge n’oublie jamais de considérer les femmes dans une perspective féministe. Parfois, ses commentaires restent vagues tant l’archive parle d’elle-même, ainsi que cette liste de femmes. Il s’agit en réalité des conquêtes d’un fils libertin qu’un père tente de corriger en lui enjoignant d’adopter une conduite sage et méritante. L’historienne nous gratifie de la lettre originale photographiée qui ne fait pas moins de trois pages ! Le titre qu’elle choisit ? « En octobre une autre » :  

« Enfouis dans cette correspondance, le fils égrène les femmes avec lesquelles il a eu des relations sexuelles. S’il a pris soin de les noter toutes, il ne sait pas toujours leur nom, les annonce parfois par groupes de deux ou trois. Il lui arrive de donner un lieu, une date, un âge. De l’étonnement me vient : il y a tant de femmes, de toutes conditions, prises à la hâte sans doute.  

Genet en 1766 à 17 ans 1/2  

Mlle Hébert  

La fille de l’huissier à Rueil  

Une fille aux Tuileries  

La petite jardinière de la … près de Montmartre  

Une fille rue des Cordeliers  

Plusieurs dans la maison de la rue du pa…  

Plusieurs dans la maison rue C…  

[…] 

Une petite fille dans la promenade le soir  

La marchande allemande à la galerie de Florence  

[…] 

Une femme à Pise  

Une autre fille à Gènes  

Cinq ou six au moins à Lyon  

La petite de la rue Maucinseil  

Une autre même maison… »  

Je vous laisse découvrir cette liste interminablement effroyable dans l’ouvrage, mais elle me rappelle ces récits sordides d’hommes qui listent leurs conquêtes Tinder ou qui compilent leurs agressions et leurs crimes dans des tableaux Excel rue de Valois*. Les siècles passent, les pratiques demeurent. D’ailleurs, les femmes désespéraient déjà de leur condition et se posaient  des questions existentielles :  

« Du malheur d’être une femme et pauvre … 

Marie-Thérèse Julie Beaucourt, native de Paris, est arrêtée pour mauvaise conduite et pour avoir  entretenu des relations suspectes avec des ecclésiastiques. Arrêtée, elle écrit une supplique pour  demander sa liberté et obtenir une place de femme de chambre.  

… S’il était en mon pouvoir de changer de sexe, je vous demanderais une place dans vos bureaux  mais qu’il est malheureux d’être une femme pauvre et ambitieuse, ma pauvreté me fait sentir que  je ne puis m’établir, mon ambition me le fait désirer.  

Qu’ajouter à ces phrases : être femme, pauvre, de plus ambitieuse, est un malheur. Alors changer de sexe ? »  

Sur ces paroles – qui n’en finissent pas d’être actuelles – je vous invite, pour 2026, non pas à entretenir des relations suspectes avec des ecclésiastiques mais plutôt à vous interroger sur les traces que vous laisserez aux suivantes : seront-elles insurgées, engagées, libres et féministes ? Ou, plus simplement, seront-elles, tout court ?  

Pour y répondre, n’hésitez pas à rejoindre les Missives !  

Et joyeuses fêtes de fin d’année !  

*https://www.liberation.fr/france/2019/11/07/au-ministere-de-la-culture-les-entretiens pervers-d-un-haut-fonctionnaire_1762196/