« Chez moi, ailleurs, c’était mieux » : Grandir dans la dictature roumaine, de Florentina Postaru

Le 20 novembre dernier, les Missives étaient réunies au Montvenus pour un nouveau Bookswap sur le thème « nos combats, nos luttes » : le principe, chacune apporte un livre de son choix écrit par une autrice, sur la thématique proposée, prête à s’en séparer à la fin du tour de parole (trois minutes chrono de présentation, c’est rude!). La séance se clôt par un tirage au sort et chacune repart avec le livre que le destin lui met entre les mains. J’avais apporté un exemplaire chéri de Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, et, heureux hasard, me voilà repartie avec un ouvrage au titre cocasse : Heureux qui comme mon aspirateur… mais au sous-titre qui casse l’ambiance : « Grandir dans la dictature roumaine ».

C’est Roxana, nouvelle venue à cet événement Missives, qui l’avait apporté et présenté avec beaucoup d’émotion. Roxana vit en France depuis quinze ans, elle est roumaine et a choisi de nous présenter ce livre écrit par une de ses compatriotes, Florentina Postaru, assorti de photos et illustré par Serge Bloch. Un récit autobiographique où l’autrice raconte la Roumanie de son enfance avant la chute des Ceaucescu et la révolution de 1989. Je repars avec mon livre et une dédicace de Roxana comme un cadeau : « Chez moi, ailleurs, c’était mieux ». Cette phrase me trotte dans la tête, peut-être parce qu’un certain nombre de mes ancêtres auraient pu la dire elleux aussi. Je repars aussi avec l’émotion de Roxana qui a mis l’accent sur la particularité de ce texte : les souvenirs de Florentina, ce sont aussi les siens, les images, les photos de famille, les bibelots sur les étagères, les vêtements, les loisirs, tout, parfaitement à l’identique. Effacement total de l’individu à qui n’appartient même plus sa mémoire qui semble se confondre avec celle de tous les autres. De la dictature, on sait la peur, la contrainte des corps qui ne peuvent quitter le territoire, l’emprisonnement et la torture pour celleux qui auraient l’audace de s’opposer, les restrictions de liberté, les horizons bouchés, mais en scrutant les souvenirs d’enfance de l’une qui se révèlent parfaitement similaires à ceux des autres, surgit l’effacement de toute affirmation possible de soi qui fait de chacun.e un rouage interchangeable de la grande machine totalitaire.

Je demande à Roxana si elle accepte qu’on se revoit, et nous voilà quelques semaines plus tard dans un café pour pulvériser les trois minutes chrono du Bookswap et reprendre la discussion.

Roxana avait trois ans en 1989. De tout notre entretien, elle ne prononcera pas une seule fois le nom de Ceaucescu : elle dit « le dictateur ».

Roxana porte un pull en laine rose flashy et rouge pétant, tout sauf terne, pas du tout un uniforme de l’ère communiste mais une joyeuse affirmation de liberté, et ce n’est pas rien : elle me raconte sa mère qui dénichait des patrons de vêtements venus d’Allemagne et créait ses propres vêtements ainsi que ceux de ses enfants, ce qui provoquait des conflits familiaux. Se démarquer, porter des vêtements faits main non uniformisés, c’était risquer au mieux la désapprobation du voisinage, au pire, des représailles qui pouvaient s’étendre sur toute la famille, le risque de perdre son travail. Méfiez-vous des femmes qui tricotent ; elles ont des envies d’ailleurs ! Parfois, la résistance va se nicher dans le coloris d’un pull, la coupe d’un manteau, la fantaisie d’un napperon brodé.

Roxana raconte encore : la Securitate partout, les agents du régime à l’écoute du moindre signe de déviance, débouchant sur un contrôle social permanent et surpuissant, la nourriture qui manque et les files d’attente devant les magasins, le rapport à la propriété aussi. Roxana dit «  Quand ce qui est à toi est à tout le monde, il n’y a plus d’envie » : abolition du désir. Et de constater non sans tristesse que la Roumanie d’aujourd’hui prend le contre-pied radical de ces années de privation en basculant dans un capitalisme morbide et sans limites.

Roxana me parle aussi des spectacles et des fêtes en l’honneur du dictateur, de l’hymne national chanté matin et soir à l’école, de la télévision d’État qui diffuse en permanence des images incrustées dans les mémoires et qui abolit le discernement : l’esprit critique n’est pas une option et les Ceaucescu ont probablement été les premiers dictateurs « modernes » à comprendre que la manipulation d’une société toute entière par le pouvoir des images était d’une efficacité redoutable. Nadia Comaneci, héroïne de la puissance roumaine, de l’abnégation du corps et de l’esprit forgés pour gagner en tête de la top liste de la propagande nationale…

Roxana me parle aussi du rapport au travail qui doit être dur et faire mal, qui a fait de beaucoup de Roumains des champions de la résilience formatés pour encaisser – Nadia Comaneci en icône de la douleur, encore. Transposé dans la vie intime, les conséquences semblent se faire sentir sur plusieurs générations : il faut beaucoup de travail pour faire preuve de douceur envers soi. Et puis il y a l’humour, le souvenir des soirées où tout le monde riait de « Bula », personnage humoristique qui représentait le dictateur et que la mère de Roxana convoquait avec talent pour faire rire les ami.e.s rassemblé.e.s. Stand-up sous dictature ou l’art bien rôdé de développer des stratégies alternatives pour tromper la censure.

Heureux qui comme mon aspirateur… n’est pas un récit du retour au pays natal après maintes épreuves, c’est celui d’une migration choisie, d’un élan vers l’ailleurs. De Florentina Postaru à Roxana, de Roxana à moi et de moi à vous : vive la transmission des histoires de nos luttes !

Mille mercis à Roxana pour sa participation au Bookswap et les discussions qui s’en sont suivies !