Pour éviter les tâches : In Vino Femina d’Alessandra Fottorino et Céline Pernot-Burlet

Les tribulations d’une femme dans le monde du vin

Le parcours d’Alessandra Fottorino dans le monde du vin ressemble moins à un long fleuve tranquille sur lequel elle aurait conduit sa barque professionnelle, au fil d’une eau teintée de bordeaux, de tons cristallins, de rosés perlants, aux notes florales, qu’à un flot tumultueux, tendu et âpre. Si elle a choisi comme sous-titre « les tribulations d’une femme dans le monde du vin », c’est que son récit peut s’apparenter par moments à une série d’épreuves pour arracher de haute lutte une reconnaissance dans un milieu dont les femmes sont traditionnellement écartées. Loin de porter uniquement un regard sévère sur le passé, Alessandra Fottorino revient aussi dans sa bande dessinée In Vino Femina, publiée en 2022, sur les rencontres lumineuses faites pendant quinze années, durant lesquelles elle s’est formée et a développé son expertise œnologique ; des rencontres déterminantes, profondément généreuses, de femmes et d’hommes qui lui ont permis d’affermir ses positions féministes en lien avec son travail.

Caviste de formation, tour à tour sommelière, consultante en vin, représentante, entrepreneure à la tête d’une cave, organisatrice d’événements, et enfin autrice avec plusieurs publications à son actif, l’autrice nous livre dans cet ouvrage un témoignage et un recul nécessaire sur le sexisme ordinaire qui se confond encore trop souvent dans les bars, les caves, les salons, ou sur les exploitations, y compris bio, avec un art de vivre à la française. Retour sur un fragment de vie qui portent d’autres vies que la sienne.

Quand j’ai démarré, on me faisait comprendre qu’en tant que femme c’était un privilège de déguster de grands vins.

Partant de ce qu’elle a observé, vécu, voire enduré jusqu’à la nausée, Alessandra Fottorino propose une collaboration à la dessinatrice Céline Pernot-Burlet, dont elle apprécie la légèreté et l’humour du trait pour donner forme à tout ce qu’elle porte en elle d’anecdotes, de questionnements, de colère, et d’enthousiasme en 180 pages où le rouge, couleur primordiale, côtoie la finesse du noir pour nous plonger dans le flacon.

Le vin, une histoire d’hommes ?

Traditionnellement perçu comme une affaire d’hommes, le monde du vin serait-il plus inclusif aujourd’hui ? Alessandra Fottorino nous rappelle que si hommes et femmes ont longtemps collaboré sur les mêmes exploitations, les tâches, elles, demeuraient très genrées : aux hommes, la vinification, autrement dit la création de l’identité du vin, aux femmes, les travaux des champs, la coupe, la taille, le sarmentage, tâches particulièrement physiques et délicates, mais évidemment moins valorisées par notre société qui se préoccupe moins du processus que du produit fini. Et il n’y a qu’un pas pour que l’art de produire de grands vins soit synonyme d’un travail d’hommes, puisque, cantonnées aux savoirs et aux savoirs faire des vignes, les femmes ont été écartées dans des processus de transformation de l’alcool en produit raffiné, commercialisable.

Question salaire, c’est la grande précarité : les femmes sont payées la moitié du salaire d’un homme pour un même travail jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, à partir de 1946, elles pourront prétendre à 80% de ce salaire masculin en intégrant la catégorie « jeunes gens de moins de 18 ans, femmes, ouvriers à capacité réduite »

Cet empêchement lié à la question de la transmission des savoirs se redouble d’un second, l’irresponsabilité économique des femmes. Le code civil de 1804 rend la femme inapte à posséder des biens et à les gérer, éternelle mineure devant son père ou son époux : il leur était impossible d’administrer un domaine, d’en assurer la gestion. A moins d’avoir la chance de faire partie des exceptions qui confirment toujours tragiquement la règle ! Rappelez-vous cette fameuse Veuve Cliquot, heureuse en affaires, libérée par son veuvage de la tutelle de son époux et qui compte parmi les premières entrepreneuses à la tête d’un domaine viticole. Cette réalité patriarcale a participé à construire un imaginaire dont les femmes ont été exclues à la tête des entreprises familiales ; aujourd’hui encore, des transmissions d’exploitations viticoles de pères à filles ont du mal à voir le jour à cause de cet atavisme en défaveur des femmes. Ce n’est qu’en 2005 qu’une femme n’a plus besoin de la signature de son mari pour obtenir le statut de conjoint collaborateur, qui ouvre des droits à une retraite et à une protection sociale ! Pourtant, avec la féminisation des métiers, on est en droit d’espérer que les choses bougent et que les alliés masculins ne manquent pas pour grossir les rangs de celles qui en ont ras la coupe. Un point semble tenir particulièrement à coeur à Alessandra Fottorino : ne pas taire la responsabilité des hommes dans le fait de pouvoir faire évoluer les comportements et les mentalités vers plus d’égalité dans le monde du vin : Eric Morain, avocat défenseur de nombreuses femmes agressées dans le milieu viti/vinicole et Adrien Lelli, complice de longue date et viticulture en Biodnamie en Italie, deux hommes, particulièrement mis en valeur pour leur soutien indéfectible dans cette lutte.

Qui sont ces mains qui font le vin ?

Dans un premier chapitre qui est un balayage rapide d’un parcours biographique passionnant, l’autrice nous fait mesurer l’importance des rencontres décisives qui orientèrent sa destinée vers le vin : comme celle de Dominique Loiseau, première patronne qu’Alessandra Fottorino croise sur sa route, éminemment respectée dans la restauration et à l’approche de laquelle tous les commentaires sexistes cessaient aussitôt : elle la côtoiera alors qu’elle se forme à l’école Ferrandi, et sera inspirée par cette figure féminine imposante. A côté des pointures, des personnalités plus ou moins connues l’initient aux joies de la dégustation et de la vigne jusqu’à lui charger l’âme de l’esprit du vin. Nous arpentons douze stations de portraits édifiants de précurseureuses, de vigneron.nes, d’ami.es, de militant.es qui ordonnent un nouveau monde possible. Alessandra Fottorino n’a pas de mots assez puissants pour dire l’admiration qu’elle éprouve pour Pascaline Lepeltier, sacrée Meilleur Sommelier et Meilleur Ouvrier de France en 2018 – rappelons que depuis la création en 1961, seuls des hommes avaient reçus la distinction très recherchée de MOF – , femme brillante, à la personnalité humble, aux talents de dégustation hors norme et à la verve subtile, elle qui considère le vin « comme une loupe du monde, et ce métier [comme ce qui l’] a amenée à devenir militante du vivant ».

Très étayés, denses en informations pour des néophytes comme votre chroniqueuse, ces portraits pourraient devenir laborieux à lire si ce n’était la présence de pauses ménagées par les « lampées sexistes » tout le long de la BD. Ces anecdotes croquées en une page unique, façon comic strip, mettent en scène avec drôlerie le quotidien des femmes dans le milieu du vin : impossible d’échapper aux remarques déplacées comme celle essuyée par Isabel Fonquerle lors d’un salon à New York « Pourquoi une femme noire tient-elle un stand de vin?  » ou encore aux propos dénigrants qui sont légion : le personnage d’Aless se souvient de ce client défiant qui lui demande conseil pour un vin « puissant », mais s’empresse de faire confirmer le conseil de la sommelière par le collègue masculin présent ce jour-là dans la boutique où elle travaille, elle se souvient également de cet homme qui voulait parler au patron et à qui elle a dû répéter trois fois qu’elle était ce « patron » avec qui il désirait s’entretenir. Tiens, tiens, on a comme une impression de déjà vu ; dans un autre domaine, agricole celui-là, Maud Benezit et les paysannes en polaire avaient déjà épinglé ce flag’ de misogynie banale, un article à relire sur Missives Il est où le patron ? . Une autre page s’attarde sur le naturel avec lequel on se met en garde entre femmes contre les « comportements taquins » de certains hommes du milieu et avec lesquels il va bien falloir composer, « il faudra pas se vexer au premier mot un peu… » Bah voyons !

#Paye ton pinard : quand les femmes trinquent.

Si le sous-titre de la BD « Les tribulations d’une femme dans le milieu du vin » peut faire sourire à la pensée d’un Tintin au pays des machos du pinard, certaines pages laissent un goût amer sur le palais. L’évocation de l’affaire Marc Sibard (responsable des célèbres Caves Augé) jugé en 2017 pour agression sexuelle ou le procès de la caricature de Fleur Godart par Régis Franc rappelle à l’ordre celles et ceux qui pensent que les pratiques culturelles patriarcales et machistes ont déserté les rangs du monde du vin. Le langage nous le dit assez bien : « la robe, la cuisse, le corps » d’un vin sexualise intensément notre façon d’envisager la dégustation, il inscrit en nous un rapport au monde où le féminin se superpose avec ce qui est savouré, mis à disposition et absorbé. Les étiquettes, soucieuses d’allécher le chaland sur les rayonnages, n’hésitent pas non plus à user d’arguments sexistes pour pousser à l’achat en flattant les désirs érotisants des acheteurs. Lors des audiences de son procès, la sommelière Fleur Godart s’agaçait de recevoir des remarques incessantes sur son physique ou que ses compétences soient remises en cause parce qu’elle est une femme. « J’aimerais qu’on me laisse tranquille. Qu’on laisse mon corps de femme tranquille, qu’on cesse de dire que je suis une pute. ». Rappelons qu’elle avait fait les frais d’une caricature sexiste dans le numéro de janvier/février 2021 de En Magnum où Fleur est dessinée en commerciale prête à se prostituer pour vendre des bouteilles de vin en période de crise Covid face à son client « Oui Monsieur Georges, la maison Poulet-Rautiz vins fins a une nouvelle stratégie « défonçons-lui le covid » à la commande d’une palette j’enlève le haut et à la commande d’un container… ». Elle a été déboutée en juin 2021, car la justice n’a pas été convaincue par le fait qu’elle soit clairement identifiable sur la caricature. Elle a riposté à sa façon en créant une série d’étiquettes qui ferme le bec aux vieux coqs, comme celle de la cuvée « Putes féministes » de Vins et Volailles.

Alessandra Fottorino ne cherche pas à faire l’impasse sur ce qui ne va toujours pas dans le monde du vin, encore sous domination patriarcale, mais elle est œuvre de façon optimiste pour faire connaitre toutes ces personnes qui incarnent des valeurs d’inclusion, de tolérance et de progressisme. Le pari est réussi, le livre convainc que d’autres façons de faire du vin sont possibles, que les femmes sont entrées dans la place vini-viticole à égalité avec des hommes et que les comportements sexistes appartiennent à une époque qui n’est plus désirable, que témoigner de violences ne doit plus être synonyme de mise au ban, comme celle que connaissent encore trop de victimes d’agressions, qui doivent parfois renoncer à produire dans certaines filières, dans des associations qu’elles ont elles-mêmes fondées. Pour se mobiliser sur le sujet, écouter les témoignages de victimes ou voir les actions d’un collectif engagé, allez sur insta #Pas ton pinard et découvrez l’excellent article de La Déferlante, « Dans les vignes, la colère gronde ».

Comment vous dire qu’on n’a pas vraiment envie de conclure sur ce type d’ouvrage qui est tellement riche qu’il va nous falloir plusieurs soirées Missives pour goûter la sélection de la quarantaine de vins qui clôt le livre. Et si vous préférez déguster chez vous dans votre fauteuil ces recommandations, vous pouvez les marier parfaitement avec les suggestions de lectures et de podcasts en biblio pour parfaire des connaissances déjà bien solides après cette mise en bouche !