D’abord il y a le bleu. De la couverture du livre, du ciel immobile de Paris. Et puis il y a le jaune violent du soleil et de la chaleur de l’asphalte parisien. Et fondu dans ce décor estival, on imagine une histoire d’amour et de désir.
Sur la quatrième de couverture, il y a une définition de « limérence », soit l’état d’esprit d’une obsession, d’une attirance maladive et très imaginative pour une personne. Même si c’est le sujet du livre, cette définition a le malheur d’étudier la situation uniquement du point du vue de celui qui tombe dans ce piège. Qu’en est-il de l’objet du désir ? Est-il possible qu’elle ait su et qu’elle ait joué de la situation pour redorer un ego blessé ? Est-ce qu’il serait même possible que l’on ait fait la même chose avec une autre ?

Ce roman contemporain est aussi un regard amoureux et blessé sur le journalisme et son petit monde. La socialisation nécessaire, les conflits d’intérêt. Ginger cherche à obtenir une subvention de 60 000€ pour son site Internet d’actualité sur l’environnement et la décroissance. Mais un des membres du jury qui gère une start-up s’est faire rembarré par Ginger pour un partenariat et donc refuse absolument d’accorder la subvention. Et la belle Frida, membre également du jury doit aider Ginger à remodeler son dossier pour enfin obtenir le sésame qui permettra à son site de survivre. Et c’est cette rencontre dans un café qui va tout bouleverser. C’est aussi une saison à Paris, entre baignades dans le canal de l’Ourcq et bières en terrasse ou sur les marches d’un escalier.
Tu te parles à toi-même et l’illusion romanesque joue à plein. Ce « tu » qui semble maniéré les premières pages finit par être envoûtant car on se sent pris par le piège du fantasme et du récit. Ce « tu », c’est toi Ginger mais c’est aussi un peu moi, car qui ne s’est pas pris au piège de l’histoire d’amour fantasmée ? Ce serait un couple hétérosexuel, peut-être qu’on crierait au mec toxique. Mais c’est une histoire d’amour lesbien et on se laisse prendre au jeu des frôlements qui veulent tout dire. Ou rien, ça dépend.
Est-ce vrai ou pas ? La question se pose peut-être de manière plus accrue quand on connaît l’autrice. Le nom de famille du personnage est le même que le sien et les cheveux roux se partagent entre réalité et fiction. Mais il faut se forcer à oublier tout ça et se concentrer sur l’histoire de cette femme qui pourrait être en pleine mid-life crisis mais qui en réalité s’expose et veut rester fidèle à elle-même. Tout casser et tout recommencer pour une histoire d’amour. Ne pas se trahir, rester fidèle à ce qu’on est. « Tout détruire, dit-elle », quitte à se tromper complètement et repartir à zéro, dans sa chambre d’enfant.
Ici, pas de male gaze. Du lesbian gaze. Et ça fait du bien. Vous voyez le film, « La vie d’Adèle » ? Bah, c’est pas ça du tout. C’est une histoire d’amour sensuelle, même érotique qui explore le désir et l’amour, leur arrivée immédiate et incontrôlable. Quand même à 46 ans, on se retrouve à sur-analyser tous les petits gestes, tous les petits mots, les posts sur les réseaux sociaux pour y déceler ce qu’on voudrait y voir à tout prix. Qu’on soit lesbienne ou qu’on ne le soit pas.
Cet état d’esprit, la limérence, est une blessure quand il est dévoilé. Mais ce n’est pas un échec, car il ouvre une porte vers une nouvelle étape de la vie. C’est en tout cas, ce que tu as décidé d’en lire.

Féministe radicale à la recherche d’un moyen pas trop fatigant pour changer le monde.