Sandrine Rousseau ne perd pas de vue le principal, le vital, en écrivant ce petit essai coup de poing, « Tu nuis à la cause » chez la géniale maison d’édition La Meute : la victoire définitive contre le fascisme. Et pour gagner, elle nous appelle à nous emparer de tous les modes de militantisme, du plus classique (entrer dans un parti politique), au plus actuel : « Préparez vos baskets, la révolte se fera aussi en marchant ». Comment ne pas penser à la belle manifestation du 17 octobre, gâchée par le gouvernement et ses sbires ? Le bloc bourgeois et libéral se défend et c’est peut-être pour ça qu’il a déjà perdu : « Les dominants peuvent utiliser la force, l’autoritarisme, supprimer la démocratie ou réprimer les mouvements militants, cela n’y changera rien ». Il est bon de lire ces lignes au moment où le pouvoir a instauré un couvre-feu pour tous, sauf pour les fachos à Lyon. Les millions d’euros dépensés par les milliardaires d’extrême-droite n’ont pas suffi : les Français descendent dans la rue. Les gilets jaunes viennent soutenir les lycéens, les lycéens des quartiers privilégiés soutiennent les lycéens des quartiers défavorisés. La révolution est en marche. Mais il ne faut pas croire que tout est gagné. Il faut continuer à se battre.

« Nous devons garder l’envie de gagner et nous donner les moyens de gagner. Si cette phrase paraît banale, elle oblige pourtant à renoncer à la satisfaction immédiate de l’action militante et à sa pureté. Elle nous sort d’une zone de confort qui consisterait à faire comme on a toujours fait, à faire ce que l’on sait faire. »
Comme se présenter à l’élection présidentielle chacun dans son coin ou organiser une primaire socialiste pour élire le nouveau Macron. Non, il va falloir faire des choses qu’on n’a jamais faites. Il va falloir innover et être inventives. En effet, selon Sandrine Rousseau, « c’est notre impertinence collective et coordonnée qui nous fera gagner. »
Et notre impertinence, c’est de refuser d’utiliser la grammaire bourgeoise, celle qui nous dit qu’on nuit à la cause. L’autrice revient longuement sur cette expression et c’est passionnant et instructif. De qui dit-on qu’il nuit à la cause ? De qui ne le dit-on jamais ? Les néo-féministes nuisent à la cause. Elles vont trop loin, elles sont trop violentes. Alors comme dit l’humoriste Camille Giry : elles écrivent des livres (ou reçoivent des autrices pour parler des livres) et parfois c’est des bandes dessinées pour pas que ce soit trop difficile. Le jour où on découpera des mecs à la machette et qu’on défilera avec leurs couilles en pendentif, on pourra peut-être dire qu’on est allées trop loin. Mais pour l’instant, ça va. En revanche, l’agriculteur qui vocifère à Sandrine Rousseau « va faire la soupe, salope » ne nuit pas à la cause. Elon Musk et son salut nazi ne nuisent pas à la cause du capitalisme.
Il faut prendre conscience de ce double standard et ne pas chercher à obéir à leur grammaire bourgeoise, que ce soit dans le vocabulaire ou le mode d’action. Il ne faut plus avoir peur de ne plus être la bonne élève du premier rang, celle qui est trop sage et qui rit aux blagues du prof. Non, nous devons inventer nos propres blagues et apprendre à contrarier la bourgeoisie car après tout, « la vexation n’est pas une oppression ».
Quand on dit : « Tu nuis à la cause », on se place en position d’arbitre, à l’extérieur du ring. Mais dans un combat politique, ce n’est pas possible d’être au-dessus de la mêlée. « Il n’y a que deux côtés à une barricade ». On ne peut pas distribuer depuis l’estrade les bons et les mauvais points du militantisme.
Autre sujet du débat, le vocabulaire. Les réactionnaires hurlent à la destruction de la langue française dès qu’ils voient un point médian ou les mots « autrice », « féminicide », « charge mentale », « violences obstétricale ». Ces évolutions de la langue servent à regarder le réel et à l’expliquer. Comment savoir qu’on a été violée quand « viol conjugal » n’existe pas ? Ça permet d’expliquer et de comprendre. En face, du côté de la réaction, on invente aussi des mots ou on en emprunte à l’anglais (pauvre langue de Molière hein ?). On nous a fabriqué « islamo-gauchiste » sur le modèle de « judéo-bolchévique », néo-féministe, woke, féminazie. Ces mots-là n’aident pas à penser le monde, n’aident pas à expliquer quoi ce soit. Sandrine Rousseau les appelle les « mots extincteurs ». C’est comme un joker : quand on sort la carte, la conversation est terminée. C’est un mot-sanction.
Et c’est le même principe avec la cancel culture. On hurle à la censure dès que des féministes viennent manifester à un spectacle d’Ari Abittan en faisant semblant de ne pas voir que ce sont les librairies indépendantes, de gauche, queer et féministes qui se font attaquer et harceler et que ce sont des livres qui parlent d’esclavage, de féminisme ou même juste de discrimination qui sont interdits aux Etats-Unis, aujourd’hui.
Ils ne veulent ni de nos mots, ni de nos idées, même assagis. « Nous n’obtiendrons jamais aucun label de respectabilité pour nos luttes et notre combat politique ». Ils nous présentent le libéralisme comme l’unique voie raisonnable alors qu’ils sont extrêmement radicaux dans leur volonté impérieuse de détruire le vivant et le commun. Alors, soyons radicales !
« On ne va pas attendre que tonton soit d’accord pour inventer une nouvelle société. »
Oui, dans cet essai, Sandrine Rousseau s’adresse à un tonton hypothétique qui se sent déphasé avec son époque et qui trouve que Me Too va trop loin sans pour autant être Pascal Praud. Et en parlant à ce tonton qui peut être une jeune cousine réac, elle nous montre qu’on gagnera en étant radicales, mais en parlant à tout le monde. « Avoir raison ne suffit pas » : il va falloir aller parler à ceux qui ne sont pas 100% comme nous, avec qui parfois on est en désaccord et chercher le principal. Ça fait penser à Starhawk qui réussissait à faire travailler ensemble des écologistes hippies avec des agricultures favorables aux intrants chimique parce qu’à un moment, ils pouvaient avoir des intérêts en commun.
« Nous avons une année avant la présidentielle de 2027 pour mener une guérilla pacifique, radicale et fluide, fédérer nos colères et nos luttes, les transformer en espoir. »
J’ai l’impression que Sandrine Rousseau finit son livre en s’adressant aux Missives : « Aux sales connes de tous poils assises à cette table : ne perdez pas espoir. Soyez hystériques, intenables, audacieuses et impertinentes. » Alors, cap ou pas cap ?