Ghost Stories, de Siri Hustvedt : livre mosaïque, la vie en bandoulière

Siri Hustvedt et Paul Auster se sont rencontrés en février 1981 à New York (USA) lors d’une séance de lecture de poésie. Leur couple, leur vivre-ensemble s’est défait à la mort de Paul des suites d’un cancer du poumon en avril 2024, 43 ans plus tard.

Siri Hustvedt commence à écrire Ghost Stories dans la foulée de la mort de Paul. Cette mort acte aussi la mort de Siri et Paul, leur mode d’être au monde, ensemble et chacun, chacune.

Tou.stes deux ont vécu, intensément, sans se noyer l’un.e dans l’autre. Leurs expressions et leurs œuvres sont si différentes, leur singularité ne s’est pas effacée dans leur mode de vivre ensemble et de créer. Chacun.e était à l’écoute de l’autre, chacun.e encourageait l’essence de l’autre dans son expression artistique.

La disparition de ce « et » est un séisme dans la vie de Siri.

Ghost Stories rend compte de la déflagration que constitue la mort d’un être cher, un chagrin-béance et les éclats-répercussions de l’annihilation de la relation, dans tous les états de la vie, du plus intime et charnel, physique, matériel jusqu’à comment être au monde, dans ses relations aux autres, aux proches comme aux « relations sociales », à l’espace et au temps.

J’ai vécu cette déflagration, ce néant qui s’ouvre devant toi, cette désorientation affolante des sens, des mots, des gestes. J’ai perdu mon amoure des suites d’un cancer du sein, j’avais 39 ans, elle presque 49 au moment de sa mort. Notre « œuvre » a été, avec une autre femme, une Terre, avec laquelle nous avons appris à dialoguer, pour y vivre, et la nature avec. Vingt six ans après, Ghost Stories m’a émue aux larmes de tristesse et de joie dans le canevas que Siri Hustvdt élabore, d’une pudeur folle, d’un amour de la vie total qui a trouvé en moi un écho, comme quand on jette un caillou dans l’eau et les ronds, les ronds, les ronds.

Le cancer, la relation à nu.

Ghost Stories est aussi un livre matériel, en ce sens qu’il décrit concrètement la maladie, comme, les bonheurs et les malheurs de toute une vie en bagage, la réalité cogne fort quand la vie ordinaire s’efface, quand tu rentres en Cancerland. Cancerland a sa propre grammaire, son vocabulaire, sa géographie qui marquent les corps des patients et patientes et des proches, fébriles, abattu.e.s, confiant.e.s et lorsque le corps lâche, chacun, chacune fait face à sa manière, avec ses propres ressorts, lumineux ou sombres. Ghost stories raconte avec humour mais aussi tendresse ou désarroi comment Paul, Siri, leurs proches vivent, hors du temps ce temps hors norme.

Ghost stories donne aussi la parole à Paul lui-même. L’ouvrage est parsemé de lettres que Paul écrit à l’intention de son petit-fils, né peu de mois avant l’annonce du cancer de Paul. Paul témoigne depuis le temps présent, ses lettres sont destinées à être lues à la majorité de Miles. Nul larmoiement dans ce témoignage. Paul écrit avec une plume incisive lorsqu’il raconte l’état du monde et avec une tendresse toute en retenue lorsqu’il évoque Siri, mais aussi, sa fille, la mère de Miles et son gendre, le père. Passage de relais générationnel, Paul évoque l’origine de sa famille, juifs venus d’Europe centrale, les origines de la famille de Siri, originaire de Norvège.

Paul parle avec passion des Mets et du base ball… C’est une ode à la vie, à l’ouverture, à la joie.

Enfin Ghost stories s’inscrit résolument dans le temps présent, dans le monde fracassé d’après l’attaque du Capitole et de la menace de l’élection présidentielle de 2024, dans le monde halluciné du COVID 19 et des attentats contre les Tours jumelles, vécu aux premières loges, de la guerre à Gaza et en Ukraine…

Paul refuse de nommer le 47e Président des États-Unis, Siri et Paul s’élèvent contre toute forme de discrimination, ami.e.s avec Salman Rhusdie, ils se préoccupent de ce dernier après l’attentat qui a failli lui coûter la vie.

Bref, Siri et Paul sont engagés.

Ghost stories a été mon livre de l’été, drôle, incisif, délicat, inspirant. Écho sensible à ma propre expérience de vie, j’en ai admiré la construction en mosaïque harmonieuse et intelligente, un sacré challenge !

Siri Hustvedt est une écrivaine que j’affectionne particulièrement. J’aime son univers. Féministe de toujours, même quand ce n’était plus à la mode, bourrée d’humour, d’une intelligence vertigineuse, chacun de ses écrits, roman comme récit ou essai est une pépite, m’ouvre de nouveaux univers et adopte un point de vue original, en lien avec le sensible, l’interrelationnel, ce que la vie nous fait que nous le voulions ou pas, comment on se (dé)bat avec tout ça…

J’attends avec impatience son prochain écrit !