La malédiction des Flores, de Angélica Lopes

Traduit du Portugais (Brésil) par Marine Duval, éditions du Seuil, 2024.

Parfois j’ai ri,  souvent j’ai été horrifiée, toujours j’ai été épatée par l’imagination et la détermination des femmes pour sortir d’une forme d’esclavage imposée par les hommes. Et leur solidarité aussi !

Dans cette famille-là, il n’y a que des femmes ; de la grand-mère, à la tante, à la mère, aux filles : les hommes ont tous disparu très jeunes. A tel point que les habitants des alentours parlent de malédiction. La rumeur dit qu’une gitane aurait maudit tous les hommes de la famille sur sept générations. L’histoire nous révèlera le pourquoi…

Seules, sans hommes, les voisins regardent les Florès avec compassion ou alors avec méfiance. Et pourtant la narratrice, une fille Flores dit : « Nous vivions heureuses. Nos hommes étaient présents sur les portraits accrochés aux murs et dans nos souvenirs ». Et la tante Firmina qui gère tout son monde va même plus loin : « Bonté divine, pourquoi aurions-nous besoin d’un homme par ici ? Pour roter ou se plaindre de la consistance de la confiture? Je ne vois pas ce que nous gagnerions à être encombrées d’un tel fardeau. »

Mais si elles peuvent vivre heureuses ainsi, et l’autrice le souligne à plusieurs reprises, c’est parce qu’elles sont indépendantes financièrement. Elles travaillent, elles sont dentellières et leurs ouvrages réputés se vendent au prix fort. Alors que pour les autres femmes « l’argent était l’affaire exclusive des hommes… qu’il s’agisse de nos maris, nos pères ou nos frères. L’argent leur appartenait toujours. Pour la plupart d’entre nous en tout cas, sauf dans ma famille. » Et pour cause : chez les Florès les hommes n’étaient présents que sur « les murs ». A tel point qu’une autre dentellière qui a rejoint les Florès pour travailler avec elles, et qui voit bien la différence, leur dit : « la malédiction qui s’est abattue sur votre famille est en fait une bénédiction. » Mais l’histoire prend une autre tournure quand Eugenia, une jeune dentellière – pas une Florès –  est donnée en mariage à un riche veuf. Il la traite mal, la tient recluse à l’écart de sa famille et de ses amies, il exige qu’elle lui soit soumise corps et âme et ne vive que pour son bon vouloir. « Elle ressentait de la haine pour tout le monde. Son mari qui l’avait choisie comme une pièce de rechange, son père qui l’avait livrée comme une pièce à vendre… »                                                         

C’est là qu’intervient l’imagination des femmes pour sortir de ce carcan : La dentelle ! le mari ne se méfie pas quand sa femme fait de la dentelle, puisqu’en s’adonnant à ce passe-temps selon lui, à ce travail selon elle, elle se tait et baisse la tête sur son ouvrage. Exactement ce que veut le mari. Mais il ne suspecte pas ce qu’Eugenia est capable d’inventer pour communiquer avec ses consœurs par l’intermédiaire des points de dentelle qui deviennent alors un code. « Devant mes yeux , ce n’était plus une parure de dentelle, mais le cri désespéré d’une condamnée. »                                                                A partir de ces échanges, elles vont mettre en place toute une stratégie pour organiser la fuite de la condamnée. Surveillées comme elles le sont, ce sera très compliqué. L’histoire nous dira dans quelle mesure la tentative de survie aboutira, et à quel prix. En tout cas la solidarité avec des femmes inconnues de la ville jouera son rôle pour l’avenir, c’est le mouvement AVE LIBERTAS, qui aide les femmes dans ces situations.                                                                                                                          Cent ans plus tard, soit de nos jours, une jeune fille de la ville qui ne sait rien, la dernière descendante des Florès, reçoit le voile de cérémonie. Elle apprendra ainsi toute l’histoire de sa famille. « Croire aux malédictions, c’est croire que nous n’avons pas le choix. Or nous l’avons toujours. »             

La dentelle comme moyen de transmission, d’émancipation, de liberté… il fallait l’inventer ! Des femmes l’ont fait.