La peau de l’ours, de Joy Sorman

Imaginez une voix. Une voix parle. Raconte. Sensible, résignée, fulgurante parfois. Cette voix parle de ce que nous, les humains, infligeons sans état d’âme à ce qui n’est pas humain. Cette voix n’est pas humaine, elle n’est pas animale. L’être qui l’émet est hybride, mi animal, mi-homme, c’est un monstre. Au sens littéral du terme. La plus belle jeune fille de la vallée a été kidnappée, violée, séquestrée trois longues années par un ours mâle et enfin libérée, elle criait tous les jours mais personne ne l’entendait. Sa famille, le village, la société l’a désignée coupable, séparée de son petit et expédiée dans un couvent pour expier la faute d’avoir été enlevée, violée, séquestrée et d’avoir mis au monde une créature hybride, impure.

Le petit, d’ascendance animale et humaine, a été vendu comme animal de foire à un montreur d’ours. Commence son périple, son chemin de croix dans le monde des hommes. Car il ressent une complicité avec les femmes, les autres éternelles coupables, de ne pas être, quoi, au fond, si ce n’est un homme.

Écrit à la première personne du singulier, nous suivons pas à pas, dressé.e.s sur nos pattes arrière, la vie, sous contrainte permanente, de l’animal, tour à tour, saltimbanque, animal de cirque puis pensionnaire d’un zoo. A chaque expérience, l’absence totale d’empathie alliée à un sentiment de toute puissance des hommes en charge d’exploiter les talents de notre héros résonne comme autant de violation de son intégrité physique, morale, affective. Des rencontres complices atténuent la douleur, l’incompréhension, en particulier avec les femmes, les complices éternelles de l’ours mâle. L’humour, « la politesse du désespoir » crée une complicité avec le lectorat et une légèreté bienvenue.

L’autrice explore avec sensibilité et talent la figure du monstre que son héros revendique, au même titre que les femmes monstres du cirque. Ce statut lui est toujours refusé alors que la monstruosité est son essence même. La monstruosité est ici tout ce qui ne se fond pas dans le mainstream, l’anonymat, le sentiment d’être du bon côté du manche, et des comportements qui eux ont abdiqué toute humanité. Ici, se confondent humanité et supériorité, la morgue du dominant, les dérives de notre monde, les stigmates du patriarcat.

Quand j’ai fermé ce livre, je suis allée me promener, j’ai vu dans la rue des chiens, des chiens tenus en laisse. Je les ai regardés autrement, dociles chiens tenus en laisse, fidèles compagnons, s’il en fut, empêchés d’exprimer leur nature. Tu ne renifleras pas, tu ne tireras pas sur ta laisse, tu ne joueras pas avec la neige. Que dire ?