Elsa Sanial, éleveuse de brebis en Haute Loire à la bergerie des Fayes, signe Elever, un livre percutant, organique et essentiel sur le métier d’exploitante et de productrice de viande. Avec une verve affirmée, elle tranche dans le gras des récits bucoliques et par trop naïfs pour dire l’amour qu’elle porte à son métier. Un récit lumineux et poétique qui nous plonge au cœur de la réalité d’une éleveuse.

Résistante jusque dans la fange et le sang des bêtes, dans la chaleur des corps allaitants et la tendreté de l’herbe précieuse, Elsa Sanial claque les mots sur la page avec une crudité rarement assumée. Âmes délicates en quête d’artifice, passez votre chemin, semble-t-elle nous dire.
Lait frais et chaud, colostrum visqueux, morve
Sang et pus ou sang tout seul ou pus tout seul
Urine, diarrhée jaune du nouveau-né
Lait granuleux d’une mamelle infectée
Fumier sec et fumier frais
Après une journée d’agnelage à la bergerie j’en suis couverte
La beauté se ramasse à la pelle et se recompose en vers pour les yeux capables de percer la crasse apparente de la bergerie. On ne s’embarrasse pas ici de sophistication, la langue y est robuste, terreuse et rugueuse.
Sortie du cul d’une vache
Petite-fille de paysans, Elsa Sanial accomplissait sans doute les rêves d’une lignée laborieuse, en menant des études de géographe et en devenant consultante en Côte d’Ivoire. Sans trop s’écarter de son terreau premier, puisqu’elle étudie les pratiques agricoles locales, elle tourne autour de la paysannerie « comme un insecte dans un halo de lumière », se dédie aux discours sur l’agriculture alors qu’elle rêve, non pas d’un retour à la terre, mais de remonter dans le cul d’une vache, « [se] frayant un passage dans les excréments au mépris de [ses] ancêtres ». Le retour sur la ferme familiale débute donc comme une trahison d’un destin qu’on avait taillé pour les descendant.es : celui qui consistait à parler proprement, les ongles impeccables, les vêtements immaculés, à s’instruire et à voyager pour tromper les racines qui plongeaient dans le fumier des animaux, les journées de moisson cuisantes et la boue qui engloutit tout. Partir pour mieux revenir certes, mais différemment.
Elever pour prélever autrement
Le récit fragmentaire d’Elever multiplie les notes sauvages lancées là comme les réflexions d’une femme que le travail rappelle sans cesse à la tâche. Ces courts écrits, entre aphorismes, inventaires, descriptions poétiques et proses bureaucratiques assommantes, s’abordent comme des instants volés à une vie consacrée entièrement au vivant et à la lutte pour la vie des bêtes. Loin de vouloir reproduire la vie paysanne des ancêtres et se gardant bien de suivre le modèle agro-industriel qui utilise les paysan.nes comme les éxécuant.es d’une politique européenne productiviste, l’autrice part en quête d’une dignité humaine et animale :
J’ai cherché une paysannerie émancipée
Mais je n’ai trouvé que des trajectoires
Projetées à vive allure dans le mur mondialisé
La PAC dépossède les exploitant.es de leur imaginaire et de leur créativité de producteurices puisqu’elle leur dicte des règles et des lois à impérativement respecter, un calendrier à tenir, des aliments à donner, des objectifs à atteindre, du matériel à acheter jusqu’à la folie de l’endettement, et de la perte du sens. Elle révèle la grande illusion des éleveureuses qui s’imaginent libres dans un monde où la production ovine est dépendante des subventions, où chaque action sur l’exploitation est liée à l’usage d’énergie fossile, où la colère qu’on passe sur les animaux dissimulent mal l’humiliation endurée depuis trop longtemps par la profession.
En résistance, Elsa Sanial répète inlassablement la noblesse de son métier : donner la vie, donner la mort, entretenir les pâturages, les milieux ouverts pour toute une faune vivante et variée, entretenir les liens entre les êtres, accompagner le cycle sans relâche et sans tabou. Elle anticipe les reproches qui feraient d’elle un bourreau, ramenée à sa seule brutalité : son métier se réduirait-il à mener les bêtes à l’abattoir pour en tirer un revenu ? Au contraire, elle réhabilite la mise à mort de l’animal comme l’horizon d’une vie respectée, et non comme un geste froid qu’on accomplit sans état d’âme.
Quel est votre métier ?
Assassines.
Je ne suis pas seule, il y a Suzie, Anaïs et Marion, et toutes celles que je ne connais pas. Suivies des brebis, nous sommes des milliers. Par milliers, brebis et femmes nous vivons et nous mourons.
Qui sont donc ces femmes sans enfants qui donnent sans cesse la mort ?
Assassines, c’est ce que nous lisons dans vos yeux quand vous nous demandez ce qui nous occupe.
Vous trouvez qu’éleveuses c’est pittoresque.
Vous voulez savoir si nous faisons du fromage.
J’imagine que vous aviez vu en nous une carte postale fermière, filles frêles tannées par le soleil. Souvent, vous pensez que nos brebis sont des chèvres. Des chèbres laitières, ça nous irait beaucoup mieux.
Non. Brebis allaitantes, ovins viande, agneaux morts quoi. Silence. Gêne. Et fin de la conversation.
Si le cœur du métier consiste à préserver la vie en bonne santé dans un environnement digne, la mort en fait alors aussi partie : qu’elle soit programmée dès la naissance ou accidentelle, la mort est une expérience incontournable avec son lot de tristesse, de culpabilité, et de soulagement.
S’abêtir
Ainsi, Elsa Sanial préférera dire qu’elle « cueille » la viande de ses bêtes comme on récolte les légumes dont on a pris soin pendant des semaines. Elle questionne notre obsession de la mort, sans cesse moralisée, cet écran qui nous interdit de penser les conditions de la vie, qui dissimule les efforts des humains, la sueur qui détrempe les habits, les corps des bêtes au contact des corps humains, « front contre truffe, ongles dans la laine, visage niché dans la toison », et l’ambition de s’abêtir. J’aime le vertige de cette interrogation isolée dans l’espace d’un grand blanc, j’aime cette provocation qui retourne notre assurance quand on évoque l’élevage, notre façon d’envisager que nous sommes dans le contrôle, que nous pourrions même décider de bouleverser les chaînes de prédation qui organise le vivant car au final :
Qui élève qui ?