Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

Un soir de nouvel an, une professeure, seule avec sa fille depuis sa séparation, rencontre Sarah, une violoniste.

Dire qu’il s’agit d’une histoire d’amour entre deux femmes semble trop doux pour l’expérience de lecture que ça a été. Alors, voici les mots que je vous délivre : 

La protagoniste n’a pas de prénom. “Je” est son unique dénomination. Si elle avait pu être plus anonyme que ça, je suis sûre qu’elle l’aurait fait. Dans ce récit de rencontre qui a bouleversé sa vie, la narratrice délaisse le rôle principal. Elle fait de Sarah le sujet ultime, en la présentant, la décrivant, la décortiquant sous tous ses aspects. Lorsque la protagoniste se révèle et tente d’exister, chacune de ses respirations prend la forme du prénom de celle qu’elle aime. Ça raconte Sarah est presque une histoire de fantômes. Le “je” est envoûté, hanté et dépendant d’une autre : “elle”, qui prend toute la place

Sarah s’installe, dans ma vie, calmement sans se dépêcher. Elle m’invite au théâtre, au cinéma. Elle fume des cigarettes dans ma cuisine, un soir où je l’invite à dîner. Elle me raconte un secret. Elle me dit que c’est un secret qu’elle n’a jamais dit à personne. Elle ne s’aperçoit pas de mon trouble. Elle m’offre le dernier disque enregistré avec son quatuor à cordes. un disque de Beethoven. Elle ne sait pas que les jours qui suivent, je l’écoute en boucle.

Au bout de plusieurs mois, l’amour qui unit les deux femmes devient pénible, imprévisible, masochiste.

L’une attend la rupture sans être capable de l’initier. L’autre, après des menaces et des réconciliations, finit par tirer un trait sur leur histoire. On parle de deuil lorsqu’un couple se sépare. Du jour au lendemain la personne disparaît: plus de son, plus d’images. C’est une mort. Le seul réconfort ou la double peine c’est de savoir que, quelque part, l’ex-amour poursuit son chemin.

Sauf que voilà. Ça raconte Sarah, c’est Sarah qui est atteinte d’un cancer et qui va mourir. Alors, lui accorder autant de place dans son récit était sûrement la seule chose que la narratrice pouvait faire pour la maintenir en vie. Les souvenirs et les détails sont tout ce qui lui reste, les derniers gestes d’un massage cardiaque pour maintenir le pont entre la morte et la vivante. S’effacer tout le long du récit était peut-être un pacte passé avec l’au-delà: la vie de la protagoniste contre celle de Sarah :

Ça raconte Sarah, roman de Pauline Delabroy-Allard, en 2018, aux éditions de Minuit, ce n’est pas une histoire d’amour qui fait rêver mais c’est la vie dépeinte comme elle vient. Aussi belle que douloureuse et violente.