Nourrices, de Séverine Cressan : enfants de sang, enfants de lait, la lignée silencieuse des nourrices

Paru en août 2025 aux éditions Dalva.

Certains romans racontent une histoire, d’autres réveillent des mémoires. Nourrices, le tout premier roman de Séverine Cressan appartient à cette seconde catégorie : un livre qui agit comme une fouille douce dans la terre compacte du monde rural, là où les vies de femmes ont longtemps été tenues à l’écart du récit officiel.

« Après un silence, il ajoute tout bas « J’en ai pas besoin de ton lait, moi. Regarde dehors. C’est plein de lait sur la place. Ça déborde de lait, tellement qu’il y en a sous les corsages. On y boirait comme à la fontaine. Tu peux le garder pour tes poules, ton lait caillé ».

© Crédit photo : OLIVIER DION / Robert Laffont

Le roman explore une réalité aujourd’hui presque effacée : le commerce du lait maternel dans la France rurale de la fin du XIXᵉ siècle, organisé par des structures sociales largement contrôlées par les hommes. Ainsi, les femmes de ce village se vendent en tant que « nourrice sur lieu », en Ville, avec la famille du nouveau-né, ou « nourrice à emporter », en nourrissage d’un petit de la Ville en campagne, pour deux ou trois ans.

Néanmoins, avec Nourrices, Séverine Cressan signe bien plus qu’un roman sur la maternité ou la naissance, en mettant l’ombre dans la lumière.

À mesure que les pages avancent, une constellation d’autres textes affleure. On pense à la fable sombre et poétique Né d’aucune femme de Franck Bouysse, pour cette plongée dans une campagne rude où le patriarcat est moins une idéologie qu’un climat. On lit aussi un parallèle évident avec La Servante écarlate de Margaret Atwood, pour ce triangle si ancien qu’il semble presque naturel : le maître, la femme officielle, et celle qui porte, nourrit, ou élève l’enfant. En filigrane apparaît L’Amour en plus d’Elizabeth Badinter, qui nous rappelle que la maternité n’a jamais été un sentiment universellement spontané, mais un rôle social façonné, surveillé, parfois confisqué. Impossible aussi de ne pas évoquer Sorcières de Mona Chollet, qui interroge ce vieux soupçon pesant sur les femmes proches de la nature, des savoirs du corps et des plantes.

Mais au-delà d’une lecture profondément attentive aux expériences féminines qui traverse cette ode à la matrice, le roman rappelle aussi la force que les femmes puisent dans leur relation au vivant. N’est-ce pas l’instinct millénaire, au cours des toutes premières pages du roman, qui guide Sylvaine devenue louve, devenue chouette, pour recueillir « l’enfant de lune » au creux de la forêt ? Une connaissance intime de la nature, largement invisibilisée, qui pourtant nourrit l’autonomie, aiguise l’intuition et ouvre un espace de liberté à toutes celles qui s’attachent à y être réceptives.

Les femmes face aux femmes

Nourrices est porté à la fois par des personnages féminins de caractère, mais également par des duos de femmes, rappelant l’absolue nécessité de se construire en lien, et dans le passage de relais.

Il y a d’abord ce face-à-face entre deux mondes, cette ligne de partage sociale : d’un côté les femmes de la ville, propriétaires de l’enfant et d’une certaine idée de la maternité, de l’autre, les femmes de la terre, celles dont le lait, le corps et le temps deviennent une ressource. Pour le temps essentiel de la petite enfance, les deux maternités coexistent, parfois en tension, parfois dans une étrange forme de dépendance.

Il y a aussi le duo formé par Margot, la guérisseuse, et celle qui lui succédera. Une alliance plus secrète entre la femme qui connaît les plantes, les corps et les lunes, et une femme d’abord meurtrie par la vie, qui ignore encore qu’elle porte en elle ce savoir. Entre elles se tisse une transmission discrète : observer, écouter, faire confiance au vivant. Un apprentissage lent, presque souterrain. Margot agit comme une grand-mère sorcière guidant à travers les épreuves. Elle rappelle l’une des idées centrales du roman : certaines capacités ne demandent qu’à être reconnues -l’intuition, le soin, l’attention au vivant. Des savoirs longtemps relégués aux superstitions féminines, que le roman restitue comme de véritables connaissances.

Et enfin ce duo ancestral : la mère et la fille, ou plutôt les filles, car dans ce roman, la filiation ne se limite pas au sang. Elle circule aussi dans le lait, dans les gestes répétés, le temps, les nuits passées à veiller un enfant. Fille de sang, fille de lait, il se tisse un lien invisible avec la femme, la nourrice, la « Mammig » vers une filiation élargie, qui rappelle que les maternités sont parfois plus vastes que les arbres généalogiques.

Ce qui se tisse entre les femmes pendant que les hommes regardent ailleurs

Derrière les structures patriarcales du village subsiste un réseau discret de solidarités féminines, largement invisible aux yeux des hommes. Les femmes s’y observent, s’y soutiennent et s’y transmettent des savoirs essentiels : nourrir, soigner, accoucher, survivre, et reconnaître la fragilité d’une autre.

La mère de la ville, Faustine, est celle qui va dévisser dans la paroi maternelle. Elle n’est pas simplement une figure bourgeoise distante, elle est surtout une femme qui vacille. Sa folie bourgeoise est une folie protégée, presque élégante, tolérée parce qu’elle ne met pas en péril l’ordre social. Le livre souligne ce décalage sans jamais le marteler, comme un fait universellement accepté : certaines femmes ont le luxe de sombrer quand d’autres doivent continuer. Les nourrices n’ont pas le droit de perdre pied. Elles doivent tenir lorsque le mari s’en va, quand la ressource se raréfie, quand le corps lâche, tenir pour l’enfant, la fratrie, le collectif, la terre.

Les femmes ont toujours su faire naître les enfants

Dans Nourrices, la nature que la littérature contemporaine redécouvre parfois avec étonnement nous percute, comme si nous avions oublié qu’elle avait toujours structuré les existences. Pour l’autrice en effet la nature n’est pas décorative, elle est un système de signes. A cet égard, le personnage de Margot, la guérisseuse, fascine. Elle incarne cette mémoire féminine nécessaire et ancestrale : décrypter la nature, apaiser par les mains, accompagner un corps en train de donner naissance.

« Quand la vieille Margot arrive, détrempée par la pluie, elle trouve Sylvaine allongée en chien de fusil, à demi consciente. Elle comprend que le travail d’ouverture est achevé et que l’expulsion est imminente. Elle recouvre la nourrice d’une couverture et la laisse profiter de cette accalmie, de ce répit nécessaire avant le grand moment de la double naissance, celle du nouveau-né qui vient au monde et celle de la femme qui deviendra mère de cet enfant-là ».

Rarement la littérature parvient à rendre cet instant avec autant de puissance. La scène se passe une nuit de tempête, est animale, ancrée, vibrante, profondément charnelle, et pourtant traversée d’une forme de sacré. On pense à l’accouchement décrit dans Je pleure encore la beauté du monde, de Charlotte McConaghy (livre indispensable !), ou à ces séquences de la série La Servante écarlate où les femmes se rassemblent autour de celle qui enfante.

Ce moment appartient aux femmes depuis toujours. Elles savent quoi faire. Elles savent quand attendre, quand soutenir, quand encourager. Elles savent que le corps connaît le chemin. La confiance des corps circule comme une énergie collective, positive au-delà des faits.

C’est la lecture que j’ai aimée retenir de ce roman : malgré les systèmes qui les enferment, les femmes inventent toujours des formes d’entraide, une sororité concrète, silencieuse, des transmissions faites de gestes plus que de mots.

Nourrices rappelle que derrière chaque naissance, chaque enfant élevé, chaque maison qui tient debout, il y a ces femmes dont l’histoire a rarement été racontée. Le roman de Séverine Cressan leur redonne une présence : charnelle, fragile, obstinée.