Hexa, de Gabrielle Filteau-Chiba

Nous ne saurons jamais qui est Hexa. Qu’importe. Gabrielle Filteau-Chiba a l’art du récit chevillé aux corps, les corps au travail, émotionnés, meurtris, enamourés, toujours terriblement vivants. Cette fois, elle nous emmène sur un chemin où se réparent la terre, ses forêts, ses cours d’eau, les êtres qui la peuple dans ce grand nord, son graal à elle, et parmi les êtres qui la peuple, les humains. À l’origine du désastre de la terre, leur avidité, leur soif de dominer, leur illusion de pouvoir contrôler, tout, à commencer par eux-mêmes, et avant tout leurs affects ont construit un monde artificiel où nous découvrons Thalie, adolescente en passe de prendre son envol.

C’est un grand livre sur le choix de l’amour, le choix de la vie, le choix de l’amour de la vie, fondements de l’action politique, au sens d’œuvrer ensemble pour le bien commun.

Tel est le décor. La Terre est à l’agonie, dévastées ses forêts, ses rivières, sa biocénose.

Le monde est divisé en deux, la Cité Intelligente d’un côté, « le monde des machines » où tout est, dronée, informatisée, artificielle, bref une société de surveillance bâtie pour protéger les humains d’eux-mêmes, de leur environnement et du dehors, peuplé de rebelles sanguinaires et irresponsables. Thalie a grandi dans ce monde là, elle est imprégnée de cette culture de la peur et de la coercition volontaire, même si avec son père ils lisent des livres interdits.

En face à face, se tient le Dehors, « le monde des fées » selon Sandrine, la mère de Thalie, où sont envoyés, chaque année quelques mois, en punition, hommes et femmes non conformes pour planter des arbres transgéniques, selon un programme informatisé.

Pour Sandrine, Dehors, c’est la liberté, elle éprouve une extraordinaire fierté de planter pour régénérer avec ses compagnes, retrouvées année après année, au Campement. À l’entendre, c’est l’essence même de la sororité et c’est une drogue dure !

Thalie devra choisir entre le monde des machines et celui des fées, rien de moins…

Le récit, initiatique à bien des égards, et réparateur de liens, est habilement construit avec une ronde des pronoms personnels qui nous permettent d’endosser différents points de vue, points de vie, et ménage des surprises et exclamations tout au long de la lecture.

Avec, de temps, en temps, comme des respirations, les tribulations d’Hexa, un symbole, un mystère, une inspiration.

Moi qui plante des arbres et qui suis une rêveuse idéaliste, je ne pouvais qu’être séduite par cette autrice et son imaginaire solaire, son vocabulaire truculent, son amour des gens ordinaires, son sens du vivant et comment la révolte peut gripper le système le plus contrôlé, l’air de rien, et avec humour. Tabernacle !

À vous de vous partir à la découverte de cette belle ouvrage !

Extrait :

Ça sent l’orage. Au cordes pendent, vos vêtements lourds de boue et de suie. Tu espères une bonne douche naturelle pour les rincer pendant que tu travailles. S’il y a un bien matériel qui te manque en ces terres, c’est une laveuse.

Tes mains sont tellement plus vieilles que toi.

Ici, le féminisme ne passe pas par la libération du fardeau des tâches ménagères, mais par la Sororité. Il n’y a pas de place pour les mesquineries quand on vit en cercle fermé, il faut, au sens propre comme figuré, laver son linge sale au quotidien, crever les abcès, panser les plaies vives et mettre toujours plus d’eau dans son vin.

Tu aimes les valeurs que vivre au campement t’a apprises, t’amenant à déconstruire tes propres mécanismes destructeurs pour mieux vivre en groupe. Ensemble, vous êtes plus forte, plus résilientes et tous les bobos du passé, vous décidez volontairement de ne plus les gratter. Lorsque vous faites des cercles de parole, vous les exsudez.