Faire une chronique sur la bande dessinée Et à la fin, ils meurent, la sale vérité sur les contes publiée par Lou Lubie il y a déjà cinq ans, c’est réactualiser un sujet qui fait encore couler de l’encre !

D’emblée, Lou lubie donne le ton : elle déterre avec humour les contes originels, aussi sombres que croustillants. Elle lève le voile sur les non-dits de ces récits ainsi que sur les transformations qui y ont été apportées. En effet, après avoir énuméré les lieux communs auxquels s’attend le lectorat, en bas de pas elle déconstruit toutes ces attentes :
Spoiler alert : dans les contes originaux, aucun ne se termine par « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Aucun prince ne s’appelle « prince charmant » et d’ailleurs, certains sont carrément craignos. Et ce n’est pas tout….
Ainsi, s’annonce une vérité sur les contes que l’on pense connaître depuis toujours, du moins depuis Walt Disney.
La retranscription bédéiste des contes est pleine d’humour. Cela se traduit bien souvent par des paroles rajoutées par Lou Lubie ou par une version humoristique des paroles mêmes des personnages :

Le niveau de langue familier du père et la rapidité de la fin du deuil ne peuvent que susciter le rire. C’est bien sur ce personnage que l’autrice veut attirer notre regard afin de souligner la source du problème qui va malheureusement devenir celui de Cendrillon.
La bande dessinée est construite sur une alternance entre les versions authentiques des contes et des réflexions de divers ordres sur ceux-ci. En effet, on y découvre d’une part des contes français, allemands, chinois, russes, entre autres, auxquels s’ajoutent, ou plutôt s’ajustent, des versions d’origines afin de donner accès à la vérité et aux messages initialement véhiculés. D’autre part, Lou Lubie crée des chapitres clairs et courts qui prennent à chaque fois un angle d’attaque précis et varié des contes : cet angle est sociologique, éthique, générique (voire très littéraire), psychanalytique, économique (voire capitaliste), linguistique, historique ou religieux.
Récriture ou réécriture ?
Selon la définition de Laure Murat1, réécrire désigne « l’action qui consiste à réinventer, à partir d’un texte existant, une forme et une vision nouvelles2 ». En revanche, récrire désigne « tout ce qui a trait au remaniement d’un texte à une fin de mise en normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique3 ». On l’aura bien compris, le premier acte est littéraire, rempli de création et de réajustement d’histoires et de mythes qui en permet sa pérennité. Tandis que le second acte consiste à agir sur ces situations problématiques que l’on a ciblées ponctuellement et les transformer voire les remplacer par des expressions politiquement correctes, au sein même du texte source.
Appliqués aux contes cette distinction permet d’en comprendre la spécificité. On ne peut pas parler initialement de réécriture dans la mesure où les contes sont d’abord des récits oraux. Lou Lubie en souligne le caractère intrinsèquement oral et les enjeux de cette oralité qui sont entre autres l’appropriation en fonction de la culture et du milieu écologique.

C’est aussi tout à fait naturellement qu’elle nous présente les différent.e.s transcripteurs.euses en mettant en avant leur spécificité à savoir leur nationalité, leur siècle, leur éducation (et de ce fait leur vision du caractère de leurs personnages), leurs objectifs (construction d’un patrimoine national, faire œuvre littéraire), leur religion et leur public.

A ce moment on peut parler d’écriture de conte avec une petite touche de réécriture dans la mesure où il s’agit d’un acte littéraire et, au vu de la connaissance actuelle de ces versions, parfois très anciennes, de ces auteurs, on peut naturellement parler de pérennité. C’est la raison pour laquelle Lou Lubie en montre la dimension générique. Tout d’abord, elle met en avant les très indispensables et peu connus noms des grandes fondatrices du genre, oral puis écrit, qui ont été invisibilisées. Les femmes « gardiennes du foyer » ont transmis ces récits à l’oral et, encore les femmes (les mêmes ou d’autres), les ont écrits.

Lou Lubie montre la difficulté de donner une définition claire et simple du conte à cause de la variété des sous-genres : « contes de fées, contes réalistes, contes religieux, contes de l’ogre dupé, contes facétieux, contes étiologiques, contes d’animaux » ; chacune de ces catégories fait l’objet d’une illustration ludique et parlante. A cette première difficulté s’ajoute celle de la variété des genres parallèles, en particulier la fable et le mythe. Là encore, Lou lubie, à l’aide d’images évocatrices et de phrases explicites, fixe le cadrage générique de chacun. A cette deuxième difficulté, s’ajoute une autre variété : celle des empreintes personnelles, notamment la touche bien personnelle de Walt Disney, lui aussi qui vient avec ses objectifs, sa nationalité, son siècle (son sexe), son éducation, ses objectifs (ses ambitions), sa religion et son public…
Et la fille dans tout ça, alors ?
Même avant la version Disney, la représentation du personnage féminin est discutable. Le travail de recherche de Lou Lubie est très précis et se révèle d’une grande minutie. Cette restitution se fait sous forme de pourcentage qui rend compte de façon simple et claire du traitement bien distinct des deux genres. Le décalage est frappant :

Cette image prend tout son sens dans le chapitre « Hommes et femmes des contes » et s’insère aisément au sein d’autres images qui mettent en avant l’aspect aventurier des héros par opposition au caractère plus passif des personnages féminins présentés d’une grande beauté et au caractère mauvais des personnages féminins présentés d’une grande laideur. Cette dichotomie est bien celle qui malheureusement structure la majorité des contes.
Une vraie différence, ou plutôt une juste différence, s’est déjà amorcée parce que les contes sont le genre littéraire qui est capable ou obligé de s’adapter à son époque pour assurer sa pérennité. Lou Lubie en souligne les balbutiements qui se situent il y a plus d’une décennie.

Dans ces trois situations les héroïnes ont des rôles de décision, se positionnent par rapport à la société, sont plus représentatives des filles qui lisent/regardent leurs histoires ; elles sont aussi maîtresses et actrices de leur vie. Elles sont donc armées intellectuellement pour affronter l’adversité et sont dotées d’une vraie lucidité sur les forces en place.
Lire Et à la fin ils meurent, La sale vérité sur les contes de fées de Lou Lubie, c’est vivre une exploration culturelle, humaine et littéraire passionnante ! L’autrice nous fait devenir comme elle se présente dans son autoportrait à la fin de sa BD c’est-à-dire une fille/femme qui écrit sa propre histoire :

1 Les définitions qui suivent sont dans le dernier ouvrage de Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, éditions Verdier, 2025.
2 En italique dans l’ouvrage.
3 En italique dans l’ouvrage.

Passionnée de lecture depuis petite, Magaly Jouhateau-Mauriello voit en la littérature la meilleure façon de découvrir l’âme humaine, avec ce qu’elle a de beau mais aussi de plus obscur. Ce domaine, selon elle, est le meilleur moyen de redonner une voix à celles et ceux que l’on a voulu depuis trop longtemps considérer comme muet.te.s.