Jeune et fauchée, de Florence Dupré la Tour : itinéraire d’une déclassée

Florence Dupré la Tour poursuit dans Jeune et Fauchée son travail autobiographique en bande dessinée déjà bien entamé depuis 2016 avec Cruelle, Pucelle 1 et 2, et Jumelle 1 et 2. Issue d’une famille bourgeoise chrétienne réac peu encline à prodiguer soin et attention à ses enfants, elle grandit avec sa fratrie dans une belle et vaste propriété mais le manque d’argent marque paradoxalement l’enfance : la nourriture est comptée, les repas réduits à la portion congrue, suscitant l’incompréhension d’enfants qui ont grandi avec l’idéal de la noblesse en intraveineuse. Richesse ne rime pas avec prodigalité, encore moins avec générosité. Pas d’oseille dans les poches des enfants – on pourrait se dire que c’est une manière louable de ne pas les laisser croître avec une cuillère en argent dans la bouche mais c’est un fait, les parents sont pingres, en sentiments autant qu’en argent de poche : pas un sou pour des vacances, un déménagement ou un trajet en train. Alors à 17 ans, à Lyon, Les sœurs jumelles, Florence et Bénédicte, n’ont qu’une idée en tête : trouver du fric, quitte à se mettre en danger pour en avoir et combler un peu des désirs de leur âge. On connaît les récits de transfuges de classe, moins ceux des déclassé.e.s qui font le chemin en sens inverse : l’autrice narre ici comment elle se retrouve rapidement embarquée dans la vingtaine et la déveine avec deux enfants en bas âge, un compagnon aussi utile qu’une soupière et une famille qui la laisse se dépatouiller sans le moindre geste tendre. Pitoyable scène où la mère lui rend visite dans son appartement décrépit dans lequel elle et ses enfants manquent de tout, et lui offre une pierre « pour éloigner les gens méchants » qu’elle a payée 150€… « un mois de bouffe » !

Ce que l’autrice montre avec brio dans des planches colorées et parfois cocasses malgré le caractère sinistre du récit, c’est que l’obsession de l’argent impacte tout, le manque gangrène le corps et le cerveau jusque dans les fantasmes et les cauchemars qui agitent les nuits de la jeune femme. Mal soignée, mal logée, mal nourrie, une confiance en elle réduite en miettes, la honte et la dissimulation au quotidien, le vol pour se nourrir, les stratégies pour trouver un endroit chaud où passer les journées d’hiver : la charge mentale de la misère pèse lourd sur les épaules des plus démuni.e.s. Et encore, Florence est-elle consciente d’avoir bénéficié d’un capital social et culturel, de pouvoir en cas d’extrême nécessité retourner vivre sous le toit familial. Certain.e.s n’ont pas cette possibilité. D’ailleurs, attention spoiler, elle s’en sort à la fin, combien de femmes restent quant à elles sur le carreau et deviennent vieilles et pauvres après avoir été jeunes et fauchées?

Quand elle entame des études de dessin et rejoint le régiment des artistes précaires, « rêve du capitalisme » car isolés, non syndiqués, non organisés, exploitables à merci, elle réalise que dans ce milieu comme dans les autres, à travail égal, le salaire des femmes ne suit pas celui de leurs homologues masculins.

Bien sûr il y a le témoignage personnel, le règlement de comptes avec une famille mal-aimante et même maltraitante. Mais il y a aussi la prise de parole qui vaut pour le plus grand nombre : privée de toute éducation financière qui aurait pu lui donner des armes pour affronter la vie d’adulte, sous payée au travail, exploitée à la maison, pétrie de culpabilité, ne réclamant pas les aides sociales auxquelles elle pourrait prétendre, essayant de cacher leur misère aux yeux de ses enfants, l’itinéraire de l’autrice rejoint celui de toutes celles que le système patriarcal appauvrit à toutes les étapes de leur vie, qu’elles soient « bien » ou « mal » nées : plafond de verre, plafond de mère, auto-empêchements, inégalités salariales sont le lot de bien des femmes. On n’y échappe pas, toute Dupré la Tour que l’on est : l’expérience dépasse l’individue et touche à l’universel. Aux jeunes fauchées et aux vieilles pauvres, la honte doit changer de camp et cesser de peser si lourd sur les épaules de celles qui se débattent de tout leur corps pour une vie plus digne !