Vivre, libre, Exister au cœur de la suprématie blanche, d’Amandine Gay

Amandine Gay est une militante afroféministe française qui varie ses supports de création et de plaidoyer. En effet, elle est réalisatrice et productrice : son premier film, Ouvrir la voix est un documentaire donnant la parole aux femmes noires de France. Elle est aussi activiste (cofondatrice du Mois des Adopté.e.s en 2018) et autrice (Une poupée en chocolat aux éditions La Découverte en 2021). C’est à nouveau aux éditions La Découverte qu’elle publie son dernier livre Vivre, libre en 2025. Dans ce livre, Amandine Gay dévoile les ressorts d’un monde façonné par l’oppression raciale à travers une exploration de son propre parcours et des classiques de la pop culture : de la domination adulte à la famille en passant par l’amitié, la sexualité ou le travail, elle identifie les manifestations quotidiennes de la suprématie blanche et des mécanismes de sa perpétuation.

Un livre en forme de témoignage personnel

Afin de pointer les formes ordinaires de la violence raciale, Amandine Gay se prend elle-même comme le propre objet de son propos. Elle montre clairement l’évolution de sa personnalité et ce depuis petite et la gymnastique mentale, intellectuelle et émotionnelle que la société suprémaciste blanche l’a obligée à adopter : « J’ai eu si peur ce jour-là que j’ai décidé que les Blanc.he.s ne sauraient jamais à quel point ils et elles m’effrayaient : si je pouvais faire semblant de ne pas avoir peur, alors je survivrais ». Cette résolution elle est prise après un acte de haine, et de ce fait avec des conséquences traumatisantes, de camarades qui lui ont montré de façon brutale, publique, et insultante, la similitude entre sa couleur de peau et celle des excréments. Non seulement, l’autrice nous livre un épisode très intime de son enfance, mais aussi elle nous confie le changement radical qu’il a opéré dans la perte de son innocence et du statut de camarade, et d’enfant. Un autre moment structurant et précieux que la suprématie ôte aux Noir.e.s.

L’autrice nous fait également part de ses crise et prise de conscience du rôle assigné par le monde aux femmes noires et qui n’est pas du tout à leur avantage :

« Au fil de mes réflexions sur le patriarcat et la négrophobie, j’ai compris que le fait de tenir pour acquis que les femmes (et même les petites filles) noires sont là pour prendre soin d’autrui est une manifestation de la misogynoir1 et s’inscrit dans une chaine de sous-traitance de l’exploitation émotionnelle où les femmes blanches sont en charge du travail du soin des membres de leur communauté, alors que les femmes noires sont censées prendre en charge tout le monde ».

Le décalage entre la charge mentale modérée donnée aux femmes blanches et la « charge raciale », pour reprendre le titre du livre de Douce Dibongo, bien lourde pour les femmes noires ne fait que souligner l’éparpillement émotionnel et physique dont elles sont victimes, et qui peut de ce fait expliquer le retard dans la construction de leur individualité et de leur affirmation professionnelle.

Vivre libre est aussi un livre confidentiel dans la mesure où il est présent par touches dans l’esprit de l’autrice depuis plusieurs années. Il apparait vraiment comme la matérialisation de toutes ces idées qui ont pris naissance, ont mûri, qui l’ont accompagnée, et qui ont aussi été oubliées volontairement pour survivre, dans l’élaboration de sa pensée sur son identité, et de celle de la femme noire. « Ce livre me tourmenta donc depuis près de dix ans. Et c’est au prix d’énormes efforts que je viens de me lancer dans l’écriture ». En plus de rappeler que le travail d’autrice est inhérent à la construction de sa personnalité, Amandine Gay souligne la souffrance à l’œuvre dans son intériorité pour rendre compte d’une situation injuste dont sont victimes les femmes noires.

D’ailleurs, à de nombreuses reprises, elle nous donne accès à une profonde intériorité, qui n’est pas sans rappeler le rôle d’une autrice et d’une autrice afroféministe plus précisément :

« Pendant l’écriture de ce livre un sentiment de découragement s’emparait régulièrement de moi : « Tout a déjà été dévoilé, établi, théorisé et rien ne change » pensai-je à force de citer des textes remontant pour certains aux années 1960, et jusqu’à 1926. Puis j’ai commencé à voir autre chose : le monde change. En l’espace d’un siècle, nos aîné.e.s sont passé.e.s de l’exploitation totale et légale aux statuts de citoyen.ne.s et aux carrières de pédagogues, de soignant.e.s ou d’artistes ».

Cet état de découragement, en plus d’être légitime, est là aussi pour révéler les efforts de longue durée et permanents de la diaspora noire qui peuvent être sources, ou encore symptomatiques, d’une impuissance dans laquelle la suprématie blanche systémique les plonge au quotidien.

Une pensée en plein exercice

Depuis petite, l’enfant qui deviendra l’écrivaine Almandine Gay ressent parfaitement les préjugés qui sont assignés aux personnes de sa couleur et son genre. La lecture et la documentation d’ouvrages anciens et contemporains vont lui permettre de développer, de verbaliser, de comprendre et de nous transmettre rationnellement ce qui est de l’ordre du ressenti : « Comme l’a expliqué la sociologue Patricia Hill Collins en 1990 dans La pensée féministe noire, l’interdépendance entre la subordination des femmes noires esclavisées et l’affirmation de la féminité des femmes blanches privilégiées fut essentielle à l’établissement de la féminité hégémonique ». Cette conclusion fait suite à l’exposition de quelques anecdotes entre filles noires et blanches et entre femmes noires et blanches, et elle met en évidence l’existence de deux féminismes, blanc et noir, qui s’imbriquent autant qu’ils s’opposent.

Les analyses d’Amandine Gay se construisent aussi par une relecture des textes fondateurs de la pensée philosophique. Dès les premières pages de son livre, elle s’attaque au Contrat social de Rousseau qui se prétend objectif et universel. Elle en souligne les limites d’application dues aux sous-entendus qui le fondent en s’appuyant sur l’ouvre de Charles Mills Le Contrat racial : « Pour Mills, le racisme (au sens de hiérarchie entre des races, concept fort opérant aux XVIIe-XVIIIe siècles) est constitutif des théories du contrat social dans la mesure où il est impossible de « séparer » les théories de ces auteurs du contexte dans lequel elles sont produites, ainsi que de leur subjectivité et leurs enjeux personnels ». L’autrice présente les grands théoriciens de la pensée philosophique d’abord et surtout comme des citoyens impactés par les idées de la société de leur époque et qui en imprègne leurs écrits. Ainsi, leurs théories qui se veulent incontestables à cause d’une objectivité affichée se révèlent totalement faussées par un point de vue manifestement biaisé par un regard de puissant, conscient ou pas.

Un regard sur soi et sur l’autre

L’autrice porte un regard rétrospectif sur le statut de la petite fille noire élevée en France hexagonale2 qu’elle a été. Elle en montre les préjugés qui ont entrainé cette carence affective et cette charge raciale dont elles sont victimes :

« Les petites filles noires se voient souvent privées du statut d’enfant, qu’il s’agisse de surestimer leurs capacités émotionnelles ou de sous-estimer leurs besoins affectifs. J’en fis très tôt l’expérience car en plus d’être noire, j’étais grande en taille – une bonne tête en plus de mes camarades. Aux yeux du monde qui m’entourait j’étais donc solide – un autre préjugé ancré dans la misogynoir. Or, il se trouve que c’était le contraire : j’étais hyper sensible, vulnérable et souvent mélancolique mais personne ne semblait porter attention à mon mal-être ».

Ce rapport entre le physique et le caractère, tout à fait discutable et sans vrai fondement, rappelle le raccourci englobant qui fait d’un.e Noire.e le représentant de tou.te.s les autres et lui dénie toute individualité. C’est une manière de ne pas voir l’autre comme une entité unique et se priver du plaisir de connaitre une personne pour ce qu’elle est. Est-ce toujours et encore la peur de l’autre ? Ou l’envie de le circonscrire, ou le dominer, pour être en contact avec elle.lui ?

Cette lecture objective des faits se poursuit dans l’analyse des relations de l’autrice à l’âge adulte. Les divers milieux dans lesquels elle est projetée ou dans lesquels elle choisit de d’évoluer deviennent sources de rejet :

« Prolo noire chez les Blanc.he.s de la campagne ; bourge blanche chez les Noir.e.s de banlieue. Quand j’arriverais à Sciences-Po, je découvrirais encore une autre dimension de mon isolement : les grandes bourgeoises africaines et caribéennes ne me reconnaîtront pas non plus – à juste titre, il faut dire – comme une des leurs. Mais c’est sans conteste la violence des échanges en milieu militant qui achèverait de me donner envie de rester dans ma coquille ».

Cette absence de reconnaissance, à un âge où une jeune personne se fait généralement des amitiés durables, perturbe profondément la construction identitaire et personnelle d’une personne noire qui a soif de stabilité et qui ne la trouve nulle part.

L’inclusion d’un autre acteur passivement actif ou faussement passif

En plus d’exposer les mécanismes de la suprématie blanche et ses conséquences sur elle et les Noir.e.s, Amandine Gay rééquilibre les forces en redistribuant sa part de responsabilités aux Blanc.he.s. Vivre, libre n’est pas un livre qui affronte comme une fin en soi les dominant.e.s ou qui se contente d’extérioriser un cri trop longtemps contenu mais il est un vrai dialogue qui vise la reconstruction d’une humanité globale et profonde : celle qui n’oublie personne. L’autrice invite les Blanc.he.s à se réveiller et à agir ; pour cela elle s’adresse directement à elleux :

« Je ne me dois plus t’attendre sagement le jour où vous serez prêt.e.s à prendre conscience de la violence que nous subissons et que vous nous infligez – souvent (mais pas toujours) sans le savoir. La balle est dans votre camp : vous pouvez rejoindre nos luttes avec détermination et dans la joie, ou choisir de continuer à être complices de la suprématie blanche ».

Les termes montrent que ce livre s’adresse à la fois aux opprimés et aux dominant.e.s. L’autrice met en évidence la responsabilité de ces dernier.ière.s dans le maintien d’une situation de souffrance de la diaspora noire ainsi que leur pouvoir déterminant et nécessaire (puisque c’est le seul parti qui reste à faire bouger) dans la destruction de ce système.

Elle va même plus loin en proposant des solutions concrètes et largement réalisables puisque beaucoup reposent sur des valeurs universelles, donc incontestables. Par exemple, Amandine Gay conseille de pratiquer le pluriversalisme « une notion ancrée dans les perspectives décoloniales (et les épistémologies autochtones) et qui remet en question l’idée selon laquelle il existerait une vérité unique ou une forme de civilisation qui primerait sur les autres ». Cette attitude suppose la tolérance de la pensée et des modes de vie de l’autre. Cette manière de vivre permet la coexistence pacifique des êtres humains. Elle est d’autant plus d’actualité que l’évolution de l’histoire des idées nous montre les limites de notre mode de vie moderne. Ce conseil se révèle être urgent à appliquer pour une question de survie de l’espèce humaine.

Vivre, libre : un cadeau à soi et aux autres

C’est Amandine Gay elle-même qui fait de son ouvrage un présent. Toujours en exposant sa sensibilité, elle exprime à quel point son livre lui fait du bien.

« Cet ouvrage est un condensé de ce que j’aurais aimé lire plus jeune. J’aurais aimé qu’on me dise que c’est normal d’avoir peur – tout le temps. D’être en colère – tout le temps. De ne pas être à l’abri de pics dépressifs, des troubles du comportement alimentaire, des addictions et des pensées intrusives – et ça même quand on est sorti.e de la précarité ».

L’emploi du conditionnel souligne le désir vif de voir naitre un tel livre il y a quelques décennies mais qui n’a pas été réalisé dans le passé. La liste des situations, on l’aura compris, relève de l’expérience personnelle mais c’est aussi une manière d’inclure toutes les lectrices noires et de consolider une sororité à laquelle Amandine Gay est si attachée.

En réutilisant les recherches anglo-saxonnes pour les vulgariser et les appliquer à la spécificité du traitement francophone noir, l’autrice rassure son lectorat qui pourrait être en proie à des souffrances dues, par exemple, au traumatisme racial en termes de temporalité. Elle en explique le fonctionnement :

« Contrairement à des traumatismes ponctuels (un accident de voiture), il est fondé sur le temps long et l’accumulation d’ordre structurel : c’est l’exposition répétée, qu’elle soit violente ou subtile, qui provoque et renforce la détresse des personnes concernées. Death by a thousand cuts3 : cette formule anglo-saxonne résume parfaitement le concept de Carter. Considérées individuellement, ces mille petites blessures pourraient ne pas avoir d’effets majeurs, mais leur accumulation finit par drainer nos forces vives, lentement mais sûrement ».

La prise en compte de la spécificité du traumatisme racial, pour ce qu’il est, sans entrer dans des explications universalisantes qui pourraient en détourner le vrai sens du propos (et dédouaner subtilement ses acteurs.trices les plus impliqué.e.s), est un moment de lecture réconfortant auquel participe le détour par un concept étranger qui renforce l’idée d’une expérience vécue par d’autres et qui la rend plus supportable.

Vivre, libre est un livre réellement universel : il interroge la construction d’une partie de la population française sans oublier l’autre et son rôle dans la destruction et la réparation des relations. C’est aussi un livre réconfortant, un livre de chevet dans lequel on trouve un écho (de loin ou de près) à une situation vécue et qui apporte des solutions variées et à différents niveaux. Sororal !

1 Concept inventé par l’universitaire et l’activiste afroaméricaine Moya Bailey, la misogynoir est une contraction de « misogynie » et « noir ». Amandine Gay propose la définition suivante : « La misogynoir renvoie aux formes de sexisme racialisé et de racisme genré vécues par les femmes noires (par exemple, le stéréotype de la « femme noire en colère » ou l’hypersexualisation) ».

2 Expression que nous privilégions parce qu’elle met en évidence un critère neutre, celui de la géographie, que l’on peut utiliser avec l’expression « France ultramarine ». il permet de remplacer la France « métropolitaine » qui laisse entrevoir davantage un rapport de domination.

3 En italique dans l’ouvrage.