J’ai passé une grande partie de ma lecture à acquiescer aux arguments de Laurence Devillairs tout en résistant au mot vengeance qu’elle choisit pour les assembler. Mon désaccord porte beaucoup plus sur le mot que sur le fond.
L’autrice choisit de nommer vengeance ce que je nommerais plutôt justice, conséquence, responsabilité ou, peut-être surtout, décence, et pour moi, la distinction est importante.

Dans son sens courant, la vengeance signifie : tu m’as fait souffrir, je veux que tu souffres à ton tour. Elle contient une volonté de rétribution personnelle, celle de rendre le mal pour le mal. Or je ne veux pas que celui qui m’a détruite soit détruit. Je pense par contre qu’un acte grave doit continuer d’avoir des conséquences dans la manière dont son auteur occupe ensuite l’espace social, dont il vit avec ce qu’il a pris à l’autre.
Étant absolument contre la peine de mort, j’estime évidemment qu’une personne condamnée pour des violences graves conserve son droit de vivre, ses droits fondamentaux, éventuellement celui de reconstruire une existence si cela n’entraîne pas de risques majeurs. Mais elle ne peut pas nécessairement retrouver la même place symbolique qu’avant.
J’estime qu’elle doit tirer les conséquences de ses actes en étant empêchée de recommencer, notamment lorsqu’il s’agit de violences sexuelles sur des enfants. Mais pour moi ce n’est pas une vengeance, c’est une limite.
Il ne s’agit pas de confondre empêcher l’acte avec se venger.
Et si j’attends de l’auteur une forme de décence, la décence seule ne suffit pas lorsqu’il existe un risque pour d’autres personnes.
Je comprends bien qu’il s’agit, chez Laurence Devillairs, d’arracher le terme de vengeance à sa représentation première qui consiste à rendre le mal pour le mal, de s’autoriser à ne pas pardonner, à ne pas se réconcilier, à s’opposer à l’injonction de miséricorde. J’adhère à presque tout le raisonnement en refusant pourtant l’opération lexicale.
Pour ma part je refuse les deux : ni vengeance ni miséricorde.
Par ailleurs, la notion de décence me semble ici essentielle, elle consiste à renoncer à certaines formes d’exposition, de prestige ou d’autorité, non comme une peine supplémentaire imposée de l’extérieur, mais comme conséquence morale assumée par l’auteur lui-même, comme la manifestation, peut-être, d’un véritable repentir, qui n’oblige en rien la victime au pardon.
La décence relève de ce que l’auteur devrait lui-même s’interdire, l’empêchement relève de ce que la société doit garantir lorsque d’autres peuvent être mis en danger.
Certains actes produisent des conséquences qui ne s’arrêtent pas à la fin d’une peine, non parce qu’il faudrait punir éternellement, mais parce qu’avoir purgé une peine n’efface pas ce qui a été commis.
Pourquoi donc nommer vengeance ce qui ressemble davantage à un refus de l’effacement et du pardon ?
Pour moi, la réhabilitation reste possible si une personne est capable de se demander : qu’est-ce que je ne devrais plus m’autoriser ? La décence désigne peut-être justement ce que personne ne devrait avoir à lui interdire.
Cela ouvre évidemment une question autrement plus difficile, celle de la réhabilitation de certains auteurs, notamment celle des prédateurs pédocriminels passés à l’acte. Je ne défends pas le principe d’une impossible réhabilitation, mais j’avoue que, sur ce sujet précis, je n’ai pas trouvé de solution satisfaisante. Je ne crois pas que la protection des enfants puisse reposer sur le pari qu’un auteur ne recommencera pas, et cette impossibilité à répondre ouvre aussi d’autres questions.
C’est peut-être aussi pour cela que le mot vengeance me gêne tant. Il me paraît outrancier et risque de déplacer le débat vers le désir de faire souffrir celui qui a fait souffrir, alors que tout le reste sonne véritablement juste pour moi, y compris dans ce que cette lecture fait résonner de ma propre histoire.
Je ne pardonne pas.
Je ne me venge pas.
Mais j’attends de la décence et, évidemment, j’attends que l’on empêche d’autres victimes de naître.

Je lis, j’écris, j’illustre _je traque l’indigne.