Banzeiro Òkòtó, de Eliane Brum

Injustement classé au rayon écologie des librairies lorsqu’elles l’ont en stock, ce qui est déjà assez rare et regrettable au vu de sa qualité, Banzeiro Òkòtó est, à mes yeux, un grand livre de littérature contemporaine.

Le réduire à l’écologie, c’est presque le réduire à son sujet. Sa force est dans sa forme, sa voix et son regard.

Il y est question de colonisation, de capitalisme, de langage, de féminisme, de journalisme, de mémoire, de politique, de violence, de spiritualité, de ce que signifie habiter un territoire, presque un livre de philosophie incarnée.

L’Amazonie n’y apparaît jamais comme un ailleurs, la forêt n’est ni paysage ni objet de contemplation mais devient sujet politique, car ce qui s’y joue est déjà l’histoire de tout le vivant.

Eliane Brum rappelle sans cesse d’où elle parle, femme blanche brésilienne, elle n’écrit jamais comme si sa parole était neutre ou universelle. Cette honnêteté traverse chaque page, ce que j’apprécie particulièrement.

L’intime est présent, mais toujours à sa juste place. Il permet de comprendre ce qui fonde son regard, une écriture depuis un point de vue situé.

On retrouve cette même exigence lorsqu’elle fait entendre les peuples autochtones. Elle ne parle jamais à la place, elle rend les voix visibles sans les transformer en caution morale.

Les combats ne sont pas séparés, écologie, féminisme, colonialisme, capitalisme, destruction du vivant puisque tout procède d’une même manière de faire monde, tout est lié et liant.

Par ailleurs, la littérature ne cède jamais l’exigence au simple reportage, Banzeiro Òkòtó tient ensemble l’enquête journalistique, l’analyse politique, la réflexion philosophique et une écriture d’une très grande beauté.

La langue est rude et belle, poétique, parfois même.

Belle par sa puissance d’évocation, rude parce qu’elle ne protège pas le lecteur, elle nomme les violences sans les esthétiser. La littérature ici ne sert pas à adoucir le réel, mais à le rendre plus sensible et complexe.

Eliane Brum est une belle personne, autant comme autrice que comme la femme que l’on suppose. Dans sa langue, on touche du doigt la cohérence entre ses valeurs et les actes qu’elle pose. Elle n’écrit pas sur l’Amazonie de loin, elle a choisi d’y vivre. Son écriture semble prolonger cette exigence, le rappel permanent d’où l’on parle et les ajustements que cela suppose.

Je me demande tout le temps comment écrire sans parler à la place ? Comment assumer d’où l’on parle tout en restant ouvert à ce qui nous dépasse ? Ce livre ne donne pas une méthode mais montre une éthique possible.

Banzeiro Òkòtó est un livre enthousiasmant autant que désespérant, tant l’inertie qui nous entoure semble mener le vivant à sa perte.

Je crois qu’il deviendra, il l’est déjà, un de ces livres dans lesquels je reviendrai puiser lorsque je ne saurai plus où chercher un peu d’humanité.

Plusieurs mois après l’avoir refermé, il est toujours là dans un coin de tête et de chevet. Il continue d’accompagner ma manière de penser le monde, d’écrire, de regarder.