La mauviette et les mauvais genres : Taous Merakchi, Morgane Caussarieu et Fleur Hopkins-Loféron

Je suis ce qu’il convient d’appeler une petite mauviette. Une vanilla girl basique qui préfère Mr Darcy à Spike et qui a fait des cauchemars après avoir écouté deux minutes de chronique radio sur Saw. Depuis l’adolescence, je regarde avec envie les cool girls qui mangent du pop-corn devant Scream, et juste après je vérifie qu’il y a pas un alien au plafond des toilettes. Depuis l’adolescence, je trouve ça vraiment bizarre quand mes copines s’énamourent des bad boys et des red flags, David Bowie dans Labyrinthe, really ??

Une vraie chochotte, quoi. La dernière personne pertinente pour chroniquer 1200 pages d’amants vampires, de préliminaires cannibales et de sang qui gicle.

Enfin, c’est ce que je croyais. Cette chronique est pour toutes celles qui pensent que l’horreur bien suintante de sécrétions gore et la dark romance bien suintante de, hmmm, ce que vous voulez ma foi, c’est pas pour elles. Quant aux autres, celles qui savent déjà, elles n’ont pas besoin de moi pour se jeter sur ces trois essais : vous allez retrouver tout ce que vous aimez.

Monstrueuse, de Taous Merakchi (éd. la ville brûle), retrace l’idylle de l’autrice pour le cinéma d’horreur et en particulier ses divers monstres. Génération body horror, co-écrit par la romancière Morgane Caussarieu et l’essayiste Fleur Hopkins-Loféron (éd. ActuSF), examine sous tous ses angles le body horror, avec un sommaire absolument et horriblement génial, composé de verbes à l’infinitif listant les diverses manières de triturer le corps humain (fusionner, s’hybrider, suturer, mutiler, s’ententaculer…). Enfin, Dark romance. Guide amoureux de Fleur Hopkins-Loféron (éd. Goater) observe, alternant études thématiques et « fiches de lecture » sur des œuvres variées, ces romances qui corrompent nos jeunes filles, je le sais ils l’ont dit à la télé.

Si j’ai commencé par raconter ma vie, c’est que les trois autrices en question font de même, et que c’est… super. (Vous voulez lire des épithètes plus stylées ? Lisez leurs bouquins à la place de ma chronique.) Déjà, parce qu’on a passé beaucoup trop de temps sur cette planète à écouter des mecs nous parler de leur rapport à l’imaginaire comme d’une évidence universelle, logique et sans alternative. Ensuite parce qu’on gagne toujours à situer notre parole, à l’incarner, a fortiori quand on explore des genres qui affectent autant non seulement nos cerveaux mais nos corps, du dégoût épidermique à la terreur organique en passant par diverses palpitations du cœur et d’autre part. Le propos de Taous Merakchi est véritablement autobiographique : elle retrace sa vie, les emmerdements du collège et la puberté et la grossesse, en racontant son histoire d’amour avec les monstres du cinéma horrifique. Morgane Caussarieu et Fleur Hopkins-Loféron encadrent leur essai par deux zooms, l’un sur leur enfance et leurs premiers frissons (Chair de poule et Animorphs), l’autre sur leur devenir adulte. Quant à Dark romance, il annonce d’emblée la dimension très personnelle du questionnement de son autrice, qui refusait – elle a bien raison – de laisser déblatérer des vieux mecs sur les lectures des adolescentes sans aller vérifier de quoi il retournait.

Autre qualité partagée, les livres sont extrêmement riches de résumés et de récits des œuvres évoquées. Et comme une de mes activités favorites dans la vie c’est d’écouter des amies beaucoup trop passionnées me parler d’un sujet qu’elles adorent, j’ai eu l’impression de vivre l’expérience par écrit. Tu n’as jamais regardé un film interdit aux moins de 12 ans ni exploré la section romance de ta librairie ? Pas grave, elles te racontent. Elles te racontent tout, et là, au détour d’un page, mais ça, La famille Addams, Jane Eyre, Psychose, mais tu connais en fait ?

Et c’est là que les illusions de ton identité de mauviette à la vanille volent en éclats.

Parce que tu dis que t’aimes pas la romance monstrueuse, mais t’as eu (pourquoi le passé ? tu as encore) un énorme crush sur la Bête de Disney et quand il redevient humain c’est trop nul. Attends, mais ça en est, ça ? Et tu dis que le body horror te fout la trouille, mais t’as passé ta vie à chercher des réécritures des Métamorphoses d’Ovide, à regarder des filles se changer en plantes ou s’ambiancer avec des cygnes. Mais ça compte, ça ? Alors tu déplies – d’accord, je déplie – ce qui traîne sur les étagères.

Une vraie chochotte, sauf qu’en fait j’ai lu des kilomètres de fanfiction salace et le seul réal que j’aime pour toujours c’est David Lynch. Une vraie chochotte uniquement parce que je me suis laissé balancer des préjugés à la tête. Parce que des discours (masculins, faisons pas semblant) m’avaient laissée sur le seuil et que j’ai dû attendre que des femmes m’ouvrent la porte en me disant que j’avais toujours été la bienvenue, mieux : que j’avais déjà exploré certaines pièces. Le grand mérite de ces trois bouquins, c’est d’étendre leur champ au-delà des phénomènes récents, du marketing par tropes et de l’effet choc, pour interroger ce qui fait la moelle des mauvais genres. Pour les lectrices qui, comme moi, se croyaient trouillardes ou prudes, les références seront différentes, mais je vous le garantis : vous sortirez de là en vous étant révélé une familiarité inattendue. Et en ayant la dalle pour un milliard d’autres découvertes.

Mais surtout, ça pense, au-delà des bêtises qui prennent toute la bande passante – berk berk, c’est malsain, c’est pervers, c’est fait pour des gens pas nets, ou manipulables, ou bizarres, ou jeunes-mais-ça-leur-passera. La monstruosité interroge le rapport féminin au corps, à la communauté, à la transgression, au désir, à l’identité. Le body horror met en image le vécu des personnes queer ou handies, des victimes de VSS, des corps racisés. La dark romance explore inlassablement le trauma, sa violence mais surtout sa réparation, devenant, défend l’autrice, une littérature du care. Tout ça semble très sérieux, mais ça n’empêche pas le plaisir : en particulier, j’ai adoré les dessins qui ornent Génération body horror, permettant de s’immerger dans les univers les plus gore tout en maintenant une forme de distanciation. Et je recommande la lecture du lexique à la fin de Dark romance. Guide amoureux à toutes celles qui font rigoler dans leur oreiller parce qu’elles savent très bien le sens des expressions « who hurt you » et « hear me out ».