Toutes les époques sont dégueulasses, de Laure Murat

Laure Murat est écrivaine et professeure à l’UCLA. Depuis l’avènement de #MeToo, elle intervient régulièrement dans la presse au sujet des guerres culturelles qui déchirent la France et les États-Unis. Elle est l’autrice d’une dizaine de livres, dont Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’affaire Weinstein (Stock, 2018) et Qui annule quoi ? Sur la Cancel culture (Le Seuil, 2022) Son livre, Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) a obtenu le prix Médicis essai et s’est vendu à plus de 80 000 exemplaires.

Depuis quelques années, un malaise s’est installé dans la culture contemporaine. Ici, on récrit des textes classiques ou certains best-sellers pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations. À l’aide de quelques exemples concrets et finement analysés, Laure Murat dans Toutes les époques sont dégueulasses tente de rebattre les cartes d’une polémique qui, à force d’amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et sa dimension politique.

Bien poser le débat

Dès le début de son livre, Laure Murat s’inscrit dans un débat de récriture très actuel et évoque les divers actes entrepris sur le livre :

« Traduire Montaigne en français moderne, porter à la scène ou au cinéma une œuvre littéraire, l’introduire auprès d’un public étranger, proposer une version abrégée d’un chef d’œuvre pour la rendre accessible aux enfants, supprimer toutes les allusions érotiques dans un livre, changer le titre d’un tableau à cause d’un substantif insultant, intervenir dans un texte pour en effacer ce qui heurte nos sensibilités modernes ».

Toute cette liste rappelle le travail que des professionnel.le.s entreprennent sur l’objet livre afin de permettre sa large distribution et diffusion et surtout son adaptation à une société contemporaine dont les membres sont aussi variés que regardants. Mais elle précise à la fin de cette énumération qu’« Aucun de ces gestes n’est comparable ». C’est ce qui va lui permettre de cibler son propos et de soulever le vrai débat qui est de prendre en compte la sensibilité des lecteurs.trices.

Elle va commencer par faire la distinction entre deux verbes proches phonétiquement mais qui soulèvent des sens qui ne sont pas pour autant synonymiques. Réécrire selon elle désigne « l’action qui consiste à réinventer, à partir d’un texte existant, une forme et une vision nouvelles1 ». En revanche, récrire désigne « tout ce qui a trait au remaniement d’un texte à une fin de mise en normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique2 ». On l’aura bien compris, le premier acte est littéraire, rempli de création et de réajustement d’histoires et de mythes qui en permet sa pérennité et d’en soulever ses limites ; c’est souvent là que résident les paroles, sous-entendus et les clichés qui, en plus de se perpétuer, blessent et humilient. Tandis que le second acte consiste à agir sur ces limites que l’on a ciblées ponctuellement et les transformer voire les remplacer par des expressions politiquement correctes, au sein même du texte source.

Une réflexion qui pèse toutes les solutions proposées

À partir de cette distinction, Laure Murat va poser les vraies questions et différencier les vrais rôles des personnes qui agissent sur le livre ainsi que les conséquences des actes de récriture. Tour à tour elle évoque avec lucidité et à l’aide d’arguments logiques l’action des sensitivity readers (les lecteurs.trices sensibles), la liberté prise par les éditeurs.trices, la liberté prise et donnée ou non par les auteurs.trices. L’autrice met l’accent sur le risque de contre-sens de la cohérence générale du livre et ce qu’il dit de son époque :

« Gommer le racisme de l’auteur ou de l’autrice3, c’est une chose. Mais celui des personnages ? N’est-ce pas supprimer une information importante sur leur personnalité et leur conception de la société ? Dans beaucoup de romans, les injures à caractère raciste sont le plus souvent une façon de dénoncer4, à travers un personnage haïssable, une idéologie qui ne l’est pas moins. Si tout devait être arasé dans le même sens, cela reviendrait à récrire, en dépit du bon sens, des histoires dans un monde où le racisme n’existe pas. Vraiment ? ».

En s’adressant à son lectorat directement par des questions rhétoriques et en faisant surgir des évidences, l’autrice rappelle que le livre est un tremplin du message et de la pensée de son auteur.trice : il dit sa défense ou son accusation du racisme. De plus, le livre est un medium sur lequel des spécialistes, pas uniquement des littéraires mais des historien.ne.s, sociologiques, anthropologues, ethnologues, et probablement ceux et celles des sciences exactes, s’appuient pour expliquer les sociétés antérieures. Ôter toute trace de racisme c’est aussi dans ce cas empêcher de lutter contre cette idéologie.

Parmi les solutions concrètes proposées par Laure Murat, il y a la rédaction d’une préface qui accompagne le livre qui heurterait les sensibilités modernes ou qui serait inacceptable d’un point de vue humain ou éthique. Elle prend le cas de celle de Philippe Goddin rédigée pour la réédition en 2023 Tintin au Congo5. Elle en montre les nombreuses limites, ce qui lui permet de dégager le vrai rôle de ce type de texte si nécessaire aux œuvres controversées : « La préface est le dispositif idéal pour mettre de l’intellect à la place de l’affect qui brouille les meilleurs esprits, et fournir des outils capables de transformer la souffrance et le ressentiment des groupes ciblés en objet de réflexion ». La préface, qui permet de ne pas toucher au texte originel, vient au contraire l’éclairer. De plus, le lectorat n’a pas à aller à la quête d’informations, la préface est incluse dans le livre : elle est, littéralement, à portée de mains. Enfin, l’autrice rappelle la responsabilité qui doit guider celle ou celui qui la rédige : il.elle doit faire preuve d’un vrai effort de lucidité et d’exigence intellectuelle et/ou universitaire.

Une confiance en la littérature

Les supports analysés par Laure Murat sont intrinsèquement littéraires, avec des degrés bien divers de légitimité accordée par les puristes : il s’agit des livres de Ian Flemming, Agatha Christie, Roald Dahl, Hergé, Claire de Duras ou encore Mark Twain. Face à ces écrits polémiques, il faudrait agir sur eux mais avec le secours de la littérature. Autrement dit, puiser dans les pouvoirs de créativité de la littérarité : « Plutôt que de procéder à un petit trafic des textes du passé : répondre par le pouvoir de l’imagination ; plutôt que récrire médiocrement : réécrire avec esprit ». Cette option permet de rendre compte de l’impact de ces ouvrages sur le lectorat, qui pour beaucoup ont été biberonné.e.s par les histoires qui y ont été véhiculées, mais aussi de lui permettre de répondre aux blessures directement ou indirectement infligées par ces mêmes histoires. Pour les personnes qui pensent que tout a été écrit, elles ne sont pas aux bords de leur surprise car il existe une infinité de manière de répondre « avec esprit ». La littérature a des ressources inépuisables.

Lire l’ouvrage de Laure Murat c’est se rappeler qu’il faut rester éveillé.e à toutes les époques et se tourner vers la sienne avec lucidité car n’oublions pas que « toutes les époques sont dégueulasses6 » !

1 En italique dans l’ouvrage.

2 En italique dans l’ouvrage.

3 Laure Murat, dans le paragraphe précédent, analysait la variété des récritures des Dix petits nègres d’Agatha Christie.

4 En italique dans l’ouvrage.

5 A l’automne 2023, les trois premiers albums de Tintin (Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique) ont été réédités dans un coffret « Les colorisés ».

6 L’autrice précise qu’elle a emprunté cette formule à Antonin Artaud qui l’a utilisée dans son article « Nouvelle lettre sur moi-même » publié le 15 octobre 1925 dans La Révolution surréaliste.